les fleurs du mal baudelaire 

 

 

I

Pouvons‐nous étouffer le vieux, le long Remords, 
Qui vit, s'agite et se tortille, 
Et se nourrit de nous comme le ver des morts, 
Comme du chêne la chenille? 
Pouvons‐nous étouffer l'implacable Remords?


Dans quel philtre, dans quel vin, dans quelle tisane 
Noierons‐nous ce vieil ennemi, 
Destructeur et gourmand comme la courtisane, 
Patient comme la fourmi?  Dans quel philtre?
‐ dans quel vin? ‐ dans quelle tisane?

Dis‐le, belle sorcière, oh! dis, si tu le sais, 
A cet esprit comblé d'angoisse 
Et pareil au mourant qu'écrasent les blessés, 
Que le sabot du cheval froisse, 
Dis‐le, belle sorcière, oh! dis, si tu le sais,

A cet agonisant que le loup déjà flaire 
Et que surveille le corbeau, 
A ce soldat brisé, s'il faut qu'il désespère 
D'avoir sa croix et son tombeau; 
Ce pauvre agonisant que le loup déjà flaire!


Peut‐on illuminer un ciel bourbeux et noir? 
Peut‐on déchirer des ténèbres 
Plus denses que la poix, sans matin et sans soir, 
Sans astres, sans éclairs funèbres? 
Peut‐on illuminer un ciel bourbeux et noir?

L'Espérance qui brille aux carreaux de l'Auberge 
Est souillée, est morte à jamais! 
Sans lune et sans rayons trouver où l'on héberge 
Les martyrs d'un chemin mauvais! 
Le Diable a tout éteint aux carreaux de l'Auberge!

Adorable sorcière, aimes‐tu les damnés! 
Dis, connais‐tu l'irrémissible? 
Connais‐tu le Remords, aux traits empoisonnés, 
A qui notre coeur sert de cible? 
Adorable sorcière, aimes‐tu les damnés?

L'irréparable ronge avec sa dent maudite 
Notre âme, piteux monument, 
Et souvent il attaque, ainsi que le termite, 
Par la base le bâtiment. 
L'irréparable ronge avec sa dent maudite!  

 

II

J'ai vu parfois, au fond d'un théâtre banal 
Qu'enflammait l'orchestre sonore, 
Une fée allumer dans un ciel infernal 
Une miraculeuse aurore; 
J'ai vu parfois au fond d'un théâtre banal

Un être qui n'était que lumière, or et gaze, 
Terrasser l'énorme Satan 
Mais mon cœur, que jamais ne visite l'extase 
Est un théâtre où l'on attend 
Toujours, toujours en vain, l'Etre aux ailes de gaze!

les fleurs du mal baudelaire

 

Mon enfant, ma sœur, 
Songe à la douceur 
D'aller là‐bas vivre ensemble! 
Aimer à loisir, 
Aimer et mourir 
Au pays qui te ressemble! 
Les soleils mouillés 
De ces ciels brouillés 
Pour mon esprit ont les charmes 
Si mystérieux 
De tes traîtres yeux, 
Brillant à travers leurs larmes.

Là, tout n'est qu'ordre et beauté, 
Luxe, calme et volupté.
Des meubles luisants, 
Polis par les ans, 
Décoreraient notre chambre; 
Les plus rares fleurs 
Mêlant leurs odeurs 
Aux vagues senteurs de l'ambre, 
Les riches plafonds, 
Les miroirs profonds, 
La splendeur orientale, 
Tout y parlerait 
A l'âme en secret 
Sa douce langue natale.

Là, tout n'est qu'ordre et beauté, 
Luxe, calme et volupté.

Vois sur ces canaux 
Dormir ces vaisseaux 
Dont l'humeur est vagabonde; 
C'est pour assouvir 
Ton moindre désir 
Qu'ils viennent du bout du monde. 
‐ Les soleils couchants 
Revêtent les champs, 
Les canaux, la ville entière, 
D'hyacinthe et d'or; 
Le monde s'endort 
Dans une chaude lumière.

Là, tout n'est qu'ordre et beauté, 
Luxe, calme et volupté.

les fleurs du mal baudelaire

 

Je veux te raconter, ô molle enchanteresse, 
Les diverses beautés qui parent ta jeunesse; 
Je veux te peindre ta beauté 
Où l'enfance s'allie à la maturité.

Quand tu vas balayant l'air de ta jupe large, 
Tu fais l'effet d'un beau vaisseau qui prend le large, 
Chargé de toile, et va roulant 
Suivant un rythme doux, et paresseux, et lent.

Sur ton cou large et rond, sur tes épaules grasses, 
Ta tête se pavane avec d'étranges grâces; 
D'un air placide et triomphant 
Tu passes ton chemin, majestueuse enfant.

Je veux te raconter, ô molle enchanteresse, 
Les diverses beautés qui parent ta jeunesse; 
Je veux te peindre ta beauté 
Où l'enfance s'allie à la maturité.

Ta gorge qui s'avance et qui pousse la moire, 
Ta gorge triomphante est une belle armoire 
Dont les panneaux bombés et clairs 
Comme les boucliers accrochent des éclairs;


Boucliers provoquants, armés de pointes roses! 
Armoire à doux secrets, pleine de bonnes choses, 
De vins, de parfums, de liqueurs 
Qui feraient délirer les cerveaux et les cœurs!

Quand tu vas balayant l'air de ta jupe large, 
Tu fais l'effet d'un beau vaisseau qui prend le large, 
Chargé de toile, et va roulant 
Suivant un rythme doux, et paresseux, et lent.

Tes nobles jambes sons les volants qu'elles chassent, 
Tourmentent les désirs obscurs et les agacent 
Comme deux sorcières qui font 
Tourner un philtre noir dans un vase profond.

Tes bras qui se joueraient des précoces hercules 
Sont des boas luisants les solides émules, 
Faits pour serrer obstinément, 
Comme pour l'imprimer dans ton cœur, ton amant.

Sur ton cou large et rond, sur tes épaules grasses, 
Ta tête se pavane avec d'étranges grâces; 
D'un air placide et triomphant 
Tu passes ton chemin, majestueuse enfant.

 les fleurs du mal baudelaire

 

I  

Dans ma cervelle se promène 
Ainsi qu'en son appartement, 
Un beau chat, fort, doux et charmant, 
Quand il miaule, on l'entend à peine,
Tant son timbre est tendre et discret; 
Mais que sa voix s'apaise ou gronde, 
Elle est toujours riche et profonde. 

C'est là son charme et son secret.
Cette voix, qui perle et qui filtre 
Dans mon fond le plus ténébreux, 
Me remplit comme un vers nombreux 
Et me réjouit comme un philtre.

Elle endort les plus cruels maux 
Et contient toutes les extases; 
Pour dire les plus longues phrases, 
Elle n'a pas besoin de mots.

Non, il n'est pas d'archet qui morde 
Sur mon cœur, parfait instrument, 
Et fasse plus royalement 
Chanter sa plus vibrante corde

Que ta voix, chat mystérieux, 
Chat séraphique, chat étrange, 
En qui tout est, comme un ange, 
Aussi subtil qu'harmonieux.  

 

II

De sa fourrure blonde et brune 
Sort un parfum si doux, qu'un soir 
J'en fus embaumé, pour l'avoir 
Caressée une fois, rien qu'une.

C'est l'esprit familier du lieu; 
Il juge, il préside, il inspire 
Toutes choses dans son empire; 
Peut‐être est‐il fée, est‐il dieu?

Quand mes yeux, vers ce chat que j'aime 
Tirés comme par un aimant, 
Se retournent docilement, 
Et que je regarde en moi‐même,

Je vois avec étonnement 
Le feu de ses prunelles pâles, 
Clairs fanaux, vivantes opales, 
Qui me contemplent fixement.

les fleurs du mal baudelaire

 

On dirait ton regard d'une vapeur couvert; 
Ton œil mystérieux (est‐il bleu, gris ou vert?) 
Alternativement tendre, rêveur, cruel 
Réfléchit l'indolence et la pâleur du ciel.

Tu rappelles ces jours blancs, tièdes et voilés, 
Qui font se fondre en pleurs les cœurs ensorcelés, 
Quand, agités d'un mal inconnu qui les tord, 
Les nerfs trop éveillés raillent l'esprit qui dort.

Tu ressembles parfois à ces beaux horizons 
Qu'allument les soleils des brumeuses saisons... 
Comme tu resplendis, paysage mouillé 
Qu'enflamment les rayons tombant d'un ciel brouillé!

O femme dangereuse, ô séduisants climats! 
Adorerai‐je aussi ta neige et vos frimas, 
Et saurai‐je tirer de l'implacable hiver 
Des plaisirs plus aigus que la glace et le fer?

les fleurs du mal baudelaire

 

Le vin sait revêtir le plus sordide bouge 
D'un luxe miraculeux, 
Et fait surgir plus d'un portique fabuleux 
Dans l'or de sa vapeur rouge, 
Comme un soleil couchant dans un ciel nébuleux.

L'opium agrandit ce qui n'a pas de bornes, 
Allonge l'illimité, 
Approfondit le temps, creuse la volupté, 
Et de plaisirs noirs et mornes 
Remplit l'âme au delà de sa capacité.

Tout cela ne vaut pas le poison qui découle 
De tes yeux, de tes yeux verts, 
Lacs où mon âme tremble et se voit à l'envers... 
Mes songes viennent en foule 
Pour se désaltérer à ces gouffres amers.

Tout cela ne vaut pas le terrible prodige 
De ta salive qui mord, 
Qui plonge dans l'oubli mon âme sans remord, 
Et, charriant le vertige, 
La roule défaillante aux rives de la mort!

les fleurs du mal baudelaire

 

Il est de forts parfums pour qui toute matière 
Est poreuse. On dirait qu'ils pénètrent le verre. 
En ouvrant un coffret venu de l'orient 
Dont la serrure grince et rechigne en criant,

Ou dans une maison déserte quelque armoire 
Pleine de l'âcre odeur des temps, poudreuse et noire, 
Parfois on trouve un vieux flacon qui se souvient, 
D'où jaillit toute vive une âme qui revient.

Mille pensers dormaient, chrysalides funèbres, 
Frémissant doucement dans tes lourdes ténèbres, 
Qui dégagent leur aile et prennent leur essor, 
Teintés d'azur, glacés de rose, lamés d'or.

Voilà le souvenir enivrant qui voltige 
Dans l'air troublé; les yeux se ferment; le Vertige 
Saisit l'âme vaincue et la pousse à deux mains 
Vers un gouffre obscurci de miasmes humains;

Il la terrasse au bord d'un gouffre séculaire, 
Où, Lazare odorant déchirant son suaire, 
Se meut dans son réveil le cadavre spectral 
D'un vieil amour ranci, charmant et sépulcral.

Ainsi, quand je serai perdu dans la mémoire 
Des hommes, dans le coin d'une sinistre armoire; 
Quand on m'aura jeté, vieux flacon désolé, 
Décrépit, poudreux, sale, abject, visqueux, fêlé,

Je serai ton cercueil, aimable pestilence! 
Le témoin de ta force et de ta virulence, 
Cher poison préparé par les anges! liqueur 
Qui me ronge, ô la vie et la mort de mon cœur!

les fleurs du mal baudelaire

 

Voici venir les temps où vibrant sur sa tige 
Chaque fleur s'évapore ainsi qu'un encensoir; 
Les sons et les parfums tournent dans l'air du soir; 
Valse mélancolique et langoureux vertige!

Chaque fleur s'évapore ainsi qu'un encensoir; 
Le violon frémit comme un cœur qu'on afflige; 
Valse mélancolique et langoureux vertige! 
Le ciel est triste et beau comme un grand reposoir.

Le violon frémit comme un cœur qu'on afflige, 
Un cœur tendre, qui hait le néant vaste et noir! 
Le ciel est triste et beau comme un grand reposoir; 
Le soleil s'est noyé dans son sang qui se fige.

Un cœur tendre, qui hait le néant vaste et noir, 
Du passé lumineux recueille tout vestige! 
Le soleil s'est noyé dans son sang qui se fige... 
Ton souvenir en moi luit comme un ostensoir! 

 

les fleurs du mal baudelaire

 

Quand chez les débauchés l'aube blanche et vermeille 
Entre en société de l'Idéal rongeur, 
Par l'opération d'un mystère vengeur 
Dans la brute assoupie un ange se réveille.

Des Cieux Spirituels l'inaccessible azur, 
Pour l'homme terrassé qui rêve encore et souffre, 
S'ouvre et s'enfonce avec l'attirance du gouffre. 
Ainsi, chère Déesse, Etre lucide et pur,

Sur les débris fumeux des stupides orgies 
Ton souvenir plus clair, plus rose, plus charmant, 
A mes yeux agrandis voltige incessamment.

Le soleil a noirci la flamme des bougies; 
Ainsi, toujours vainqueur, ton fantôme est pareil, 
Ame resplendissante, à l'immortel soleil!

les fleurs du mal baudelaire

 

Une fois, une seule, aimable et douce femme, 
A mon bras votre bras poli 
S'appuya (sur le fond ténébreux de mon âme 
Ce souvenir n'est point pâli).

Il était tard; ainsi qu'une médaille neuve 
La pleine lune s'étalait, 
Et la solennité de la nuit, comme un fleuve, 
Sur Paris dormant ruisselait.

Et le long des maisons, sous les portes cochères, 
Des chats passaient furtivement, 
L'oreille au guet, ou bien, comme des ombres chères, 
Nous accompagnaient lentement.

Tout à coup, au milieu de l'intimité libre 
Eclose à la pâle clarté, 
De vous, riche et sonore instrument où ne vibre 
Que la radieuse gaîté,

De vous, claire et joyeuse ainsi qu'une fanfare 
Dans le matin étincelant, 
Une note plaintive, une note bizarre 
S'échappa, tout en chancelant.

Comme une enfant chétive, horrible, sombre, immonde 
Dont sa famille rougirait, 
Et qu'elle aurait longtemps, pour la cacher au monde, 
Dans un caveau mise au secret!

Pauvre ange, elle chantait, votre note criarde : 
« Que rien ici‐bas n'est certain, 
Et que toujours, avec quelque soin qu'il se farde, 
Se trahit l'égoïsme humain;

Que c'est un dur métier que d'être belle femme, 
Et que c'est le travail banal 
De la danseuse folle et froide qui se pâme 
Dans un sourire machinal;

Que bâtir sur les cœurs est une chose sotte, 
Que tout craque, amour et beauté, 
Jusqu'à ce que l'Oubli les jette dans sa hotte 
Pour les rendre à l'Eternité! »

J'ai souvent évoqué cette lune enchantée, 
Ce silence et cette langueur, 
Et cette confidence horrible chuchotée 
Au confessionnal du cœur.

les fleurs du mal baudelaire

 

Ange plein de gaieté, connaissez‐vous l'angoisse, 
La honte, les remords, les sanglots, les ennuis, 
Et les vagues terreurs de ces affreuses nuits 
Qui compriment le cœur comme un papier qu'on froisse?

Ange plein de gaieté, connaissez‐vous l'angoisse? 
Ange plein de bonté, connaissez‐vous la haine, 
Les poings crispés dans l'ombre et les larmes de fiel, 
Quand la Vengeance bat son infernal rappel,

Et de nos facultés se fait le capitaine? 
Ange plein de bonté, connaissez‐vous la haine? 
Ange plein de santé, connaissez‐vous les Fièvres, 
Qui, le long des grands murs de l'hospice blafard,
Comme des exilés, s'en vont d'un pied traînard, 
Cherchant le soleil rare et remuant les lèvres? 
Ange plein de santé, connaissez‐vous les Fièvres? 
Ange plein de beauté, connaissez‐vous les rides,

Et la peur de vieillir, et ce hideux tourment 
De lire la secrète horreur du dévouement 
Dans des yeux où longtemps burent nos yeux avides? 
Ange plein de beauté, connaissez‐vous les rides?

Ange plein de bonheur, de joie et de lumières, 
David mourant aurait demandé la santé 
Aux émanations de ton corps enchanté; 
Mais de toi je n'implore, ange, que tes prières, 
Ange plein de bonheur, de joie et de lumières!

les fleurs du mal baudelaire

 

Ils marchent devant moi, ces yeux pleins de lumières, 
Qu'un Ange très savant a sans doute aimantés; 
Ils marchent, ces divins frères qui sont mes frères, 
Secouant dans mes yeux leurs feux diamantés.

Me sauvant de tout piège et de tout péché grave, 
Ils conduisent mes pas dans la route du Beau; 
Ils sont mes serviteurs et je suis leur esclave; 
Tout mon être obéit à ce vivant flambeau.

Charmants Yeux, vous brillez de la clarté mystique 
Qu'ont les cierges brûlant en plein jour; le soleil 
Rougit, mais n'éteint pas leur flamme fantastique;

Ils célèbrent la Mort, vous chantez le Réveil; 
Vous marchez en chantant le réveil de mon âme, 
Astres dont nul soleil ne peut flétrir la flamme!

les fleurs du mal baudelaire

 

Que diras‐tu ce soir, pauvre âme solitaire, 
Que diras‐tu, mon cœur, cœur autrefois flétri, 
A la très belle, à la très bonne, à la très chère, 
Dont le regard divin t'a soudain refleuri?

‐ Nous mettrons notre orgueil à chanter ses louanges: 
Rien ne vaut la douceur de son autorité; 
Sa chair spirituelle a le parfum des Anges, 
Et son œil nous revêt d'un habit de clarté.

Que ce soit dans la nuit et dans la solitude, 
Que ce soit dans la rue et dans la multitude, 
Son fantôme dans l'air danse comme un flambeau.

Parfois il parle et dit: "Je suis belle, et j'ordonne 
que pour l'amour de moi vous n'aimiez que le Beau; 
Je suis l'Ange gardien, la Muse et la Madone."

les fleurs du mal baudelaire

 

Le Démon, dans ma chambre haute, 
Ce matin est venu me voir, 
Et, tâchant à me prendre en faute, 
Me dit : « Je voudrais bien savoir,

Parmi toutes les belles choses 
Dont est fait son enchantement, 
Parmi les objets noirs ou roses 
Qui composent son corps charmant,

Quel est le plus doux. » ‐ Ô mon âme! 
Tu répondis à l'Abhorré : 
« Puisqu'en elle tout est dictame, 
Rien ne peut être préféré.

Lorsque tout me ravit, j'ignore 
Si quelque chose me séduit. 
Elle éblouit comme l'Aurore 
Et console comme la Nuit;

Et l'harmonie est trop exquise, 
Qui gouverne tout son beau corps, 
Pour que l'impuissante analyse 
En note les nombreux accords.

Ô métamorphose mystique 
De tous mes sens fondus en un! 
Son haleine fait la musique, 
Comme sa voix fait le parfum! »

Que diras‐tu ce soir, pauvre âme solitaire, 
Que diras‐tu, mon cœur, cœur autrefois flétri, 
A la très belle, à la très bonne, à la très chère, 
Dont le regard divin t'a soudain refleuri?

 ‐ Nous mettrons noire orgueil à chanter ses louanges, 
Rien ne vaut la douceur de son autorité; 
Sa chair spirituelle a le parfum des Anges, 
Et son œil nous revêt d'un habit de clarté.

Que ce soit dans la nuit et dans la solitude. 
Que ce soit dans la rue et dans la multitude; 
Son fantôme dans l'air danse comme un flambeau.

Parfois il parle et dit : « Je suis belle, et j'ordonne 
Que pour l'amour de moi vous n'aimiez que le Beau. 
Je suis l'Ange gardien, la Muse et la Madone. »

les fleurs du mal baudelaire

 

« D'où vous vient, disiez‐vous, cette tristesse étrange, 
Montant comme la mer sur le roc noir et nu? »   
‐ Quand notre cœur a fait une fois sa vendange, 
Vivre est un mal! C'est un secret de tous connu,

Une douleur très simple et non mystérieuse, 
Et, comme votre joie, éclatante pour tous. 
Cessez donc de chercher, ô belle curieuse! 
Et, bien que votre voix soit douce, taisez‐vous!

Taisez‐vous, ignorante! âme toujours ravie! 
Bouche au rire enfantin! Plus encore que la Vie, 
La Mort nous tient souvent par des liens subtils.

Laissez, laissez mon cœur s'enivrer d'un mensonge,
Plonger dans vos beaux yeux comme dans un beau songe, 
Et sommeiller longtemps à l'ombre de vos cils!

les fleurs du mal baudelaire

 

Je te donne ces vers afin que si mon nom 
Aborde heureusement aux époques lointaines, 
Et fait rêver un soir les cervelles humaines, 
Vaisseau favorisé par un grand aquilon, 
Ta mémoire, pareille aux fables incertaines, 
Fatigue le lecteur ainsi qu'un tympanon, 
Et par un fraternel et mystique chaînon 
Reste comme pendue à mes rimes hautaines;

Etre maudit à qui, de l'abîme profond 
Jusqu'au plus haut du ciel, rien, hors moi, ne répond! 
‐ O toi qui, comme une ombre à la trace éphémère,

Foules d'un pied léger et d'un regard serein 
Les stupides mortels qui t'ont jugée amère, 
Statue aux yeux de jais, grand ange au front d'airain!

les fleurs du mal baudelaire

 

I ‐ Les ténèbres

Dans les caveaux d'insondable tristesse 
Où le Destin m'a déjà relégué; 
Où jamais n'entre un rayon rosé et gai; 
Où, seul avec la Nuit, maussade hôtesse,

Je suis comme un peintre qu'un Dieu moqueur 
Condamne à peindre, hélas! sur les ténèbres; 
Où, cuisinier aux appétits funèbres, 
Je fais bouillir et je mange mon cœur,

Par instants brille, et s'allonge, et s'étale 
Un spectre fait de grâce et de splendeur : 
A sa rêveuse allure orientale,

Quand il atteint sa totale grandeur, 
Je reconnais ma belle visiteuse : 
C'est Elle! sombre et pourtant lumineuse.  

 

II ‐ Le parfum

Lecteur, as‐tu quelquefois respiré 
Avec ivresse et lente gourmandise 
Ce grain d'encens qui remplit une église, 
Ou d'un sachet le musc invétéré?

Charme profond, magique, dont nous grise 
Dans le présent le passé restauré! 
Ainsi l'amant sur un corps adoré 
Du souvenir cueille la fleur exquise.

De ses cheveux élastiques et lourds, 
Vivant sachet, encensoir de l'alcôve, 
Une senteur montait, sauvage et fauve,

Et des habits, mousseline ou velours, 
Tout imprégnés de sa jeunesse pure, 
Se dégageait un parfum de fourrure.

 

III ‐ Le cadre

Comme un beau cadre ajoute à la peinture, 
Bien qu'elle soit d'un pinceau très vanté, 
Je ne sais quoi d'étrange et d'enchanté 
En l'isolant de l'immense nature.

Ainsi bijoux, meubles, métaux, dorure, 
S'adaptaient juste à sa rare beauté; 
Rien n'offusquait sa parfaite clarté, 
Et tout semblait lui servir de bordure.

Même on eût dit parfois qu'elle croyait 
Que tout voulait l'aimer; elle noyait 
Dans les baisers du satin et du linge

Son beau corps nu, plein de frissonnements, 
Et, lente ou brusque, en tous ses mouvements, 
Montrait la grâce enfantine du singe.

 

IV ‐ Le portrait

La Maladie et la Mort font des cendres 
De tout le feu qui pour nous flamboya. 
De ces grands yeux si fervents et si tendres, 
De cette bouche où mon cœur se noya,

De ces baisers puissants comme un dictame, 
De ces transports plus vifs que des rayons. 
Que reste‐t‐il? C'est affreux, ô mon âme! 
Rien qu'un dessin fort pâle, aux trois crayons,

Qui, comme moi, meurt dans la solitude, 
Et que le Temps, injurieux vieillard, 
Chaque jour frotte avec son aile rude...

Noir assassin de la Vie et de l'Art, 
Tu ne tueras jamais dans ma mémoire 
Celle qui fut mon plaisir et ma gloire!

Je te donne ces vers afin que, si mon nom 
Aborde heureusement aux époques lointaines
Et fait rêver un soir les cervelles humaines, 
Vaisseau favorisé par un grand aquilon,

Ta mémoire, pareille aux fables incertaines, 
Fatigue le lecteur ainsi qu'un tympanon, 
Et par un fraternel et mystique chaînon 
Reste comme pendue à mes rimes hautaines;

Etre maudit à qui de l'abîme profond 
Jusqu'au plus haut du ciel rien, hors moi, ne répond; 
 ‐ O toi qui, comme une ombre à la trace éphémère,

Foules d'un pied léger et d'un regard serein 
Les stupides mortels qui t'ont jugée amère, 
Statue aux yeux de jais, grand ange au front d'airain!

les fleurs du mal baudelaire

 

Le soleil s'est couvert d'un crêpe. Comme lui, 
O Lune de ma vie! emmitoufle‐toi d'ombre; 
Dors ou fume à ton gré; sois muette, sois sombre, 
Et plonge tout entière au gouffre de l'Ennui; Je t'aime ainsi!

Pourtant, si tu veux aujourd'hui, 
Comme un astre éclipsé qui sort de la pénombre, 
Te pavaner aux lieux que la Folie encombre, 
C'est bien! Charmant poignard, jaillis de ton étui!

Allume ta prunelle à la flamme des lustres! 
Allume le désir dans les regards des rustres! 
Tout de toi m'est plaisir, morbide ou pétulant;

Sois ce que tu voudras, nuit noire, rouge aurore; 
Il n'est pas une fibre en tout mon corps tremblant 
Qui ne crie : O mon cher Belzébuth, je t'adore!

les fleurs du mal baudelaire

 

Mère des souvenirs, maîtresse des maîtresses, 
Ô toi, tous mes plaisirs, ô toi, tous mes devoirs! 
Tu te rappelleras la beauté des caresses, 
La douceur du foyer et le charme des soirs, 
Mère des souvenirs, maîtresse des maîtresses!

Les soirs illuminés par l'ardeur du charbon, 
Et les soirs au balcon, voilés de vapeurs roses; 
Que ton sein m'était doux! que ton cœur m'était bon! 
Nous avons dit souvent d'impérissables choses 
Les soirs illuminés par l'ardeur du charbon.

Que les soleils sont beaux dans les chaudes soirées! 
Que l'espace est profond! que le cœur est puissant! 
En me penchant vers toi, reine des adorées, 
Je croyais respirer le parfum de ton sang. 
Que les soleils sont beaux dans les chaudes soirées!

La nuit s'épaississait ainsi qu'une cloison, 
Et mes yeux dans le noir devinaient tes prunelles 
Et je buvais ton souffle, ô douceur, ô poison! 
Et tes pieds s'endormaient dans mes mains fraternelles, 
La nuit s'épaississait ainsi qu'une cloison.

Je sais l'art d'évoquer les minutes heureuses, 
Et revis mon passé blotti dans tes genoux. 
Car à quoi bon chercher tes beautés langoureuses 
Ailleurs qu'en ton cher corps et qu'en ton cœur si doux? 
Je sais l'art d'évoquer les minutes heureuses!

Ces serments, ces parfums, ces baisers infinis, 
Renaîtront‐ils d'un gouffre interdit à nos sondes, 
Comme montent au ciel les soleils rajeunis 
Après s'être lacés au fond des mers profondes! 
 ‐ O serments! ô parfums! ô baisers infinis!

les fleurs du mal baudelaire

 

Deux guerriers ont couru l'un sur l'autre; leurs armes 
Ont éclaboussé l'air de lueurs et de sang. 
Ces jeux, ces cliquetis du fer sont les vacarmes 
D'une jeunesse en proie à l'amour vagissant.

Les glaives sont brisés! comme notre jeunesse, 
Ma chère! Mais les dents, les ongles acérés, 
Vengent bientôt l'épée et la dague traîtresse. 
‐ O fureur des cœurs mûrs par l'amour ulcérés!

Dans le ravin hanté des chats‐pards et des onces 
Nos héros, s'étreignant méchamment, ont roulé, 
Et leur peau fleurira l'aridité des ronces.

‐ Ce gouffre, c'est l'enfer, de nos amis peuplé! 
Roulons‐y sans remords, amazone inhumaine, 
Afin d'éterniser l'ardeur de notre haine!

les fleurs du mal baudelaire

 

Viens, mon beau chat, sur mon cœur amoureux : 
Retiens les griffes de ta patte, 
Et laisse‐moi plonger dans tes beaux yeux, 
Mêlés de métal et d'agate.

Lorsque mes doigts caressent à loisir 
Ta tête et ton dos élastique, 
Et que ma main s'enivre du plaisir 
De palper ton corps électrique,

Je vois ma femme en esprit; son regard, 
Comme le tien, aimable bête, 
Profond et froid, coupe et fend comme un dard.

Et, des pieds jusques à la tête, 
Un air subtil, un dangereux parfum 
Nagent autour de son corps brun.

les fleurs du mal baudelaire

 

Lorsque tu dormiras, ma belle ténébreuse, 
Au fond d'un monument construit en marbre noir, 
Et lorsque tu n'auras pour alcôve et manoir 
Qu'un caveau pluvieux et qu'une fosse creuse;

Quand la pierre, opprimant ta poitrine peureuse 
Et tes flancs qu'assouplit un charmant nonchaloir, 
Empêchera ton cœur de battre et de vouloir, 
Et tes pieds de courir leur course aventureuse,

Le tombeau, confident de mon rêve infini,   
‐ Car le tombeau toujours comprendra le poète,
‐   Durant ces longues nuits d'où le somme est banni,

Te dira : « Que vous sert, courtisane imparfaite, 
De n'avoir pas connu ce que pleurent les morts? »   
‐ Et le ver rongera ta peau comme un remords.  

les fleurs du mal baudelaire

 

Une nuit que j'étais près d'une affreuse Juive, 
Comme au long d'un cadavre un cadavre étendu, 
Je me pris à songer près de ce corps vendu 
A la triste beauté dont mon désir se prive.

Je me représentai sa majesté native, 
Son regard de vigueur et de grâces armé, 
Ses cheveux qui lui font un casque parfumé, 
Et dont le souvenir pour l'amour me ravive.

Car j'eusse avec ferveur baisé ton noble corps, 
Et depuis tes pieds frais jusqu'à tes noires tresses 
Déroulé le trésor des profondes caresses,

Si, quelque soir, d'un pleur obtenu sans effort 
Tu pouvais seulement, ô reine des cruelles! 
Obscurcir la splendeur de tes froides prunelles.  

les fleurs du mal baudelaire

 

Toi qui, comme un coup de couteau. 
Dans mon coeur plaintif est entrée; 
Toi qui, forte comme un troupeau 
De démons, vins, folle et parée, 
De mon esprit humilié 
Faire ton lit et ton domaine.  
 ‐ Infâme à qui je suis lié 
Comme le forçat à la chaîne,

Comme au jeu le joueur têtu, 
Comme à la bouteille l'ivrogne, 
Comme aux vermines la charogne,   
‐ Maudite, maudite sois‐tu!

J'ai prié le glaive rapide 
De conquérir ma liberté, 
Et j'ai dit au poison perfide 
De secourir ma lâcheté.

Hélas! le poison et le glaive 
M'ont pris en dédain et m'ont dit : 
« Tu n'es pas digne qu'on t'enlève 
A ton esclavage maudit,

Imbécile! ‐ de son empire 
Si nos efforts te délivraient, 
Tes baisers ressusciteraient 
Le cadavre de ton vampire! »

Une nuit que j'étais près d'une affreuse
Juive,  Comme au long d'un cadavre un cadavre étendu, 
Je me pris à songer près de ce corps vendu 
A la triste beauté dont mon désir se prive.

Je me représentai sa majesté native, 
Son regard de vigueur et de grâces armé,
Ses cheveux qui lui font un casque parfumé, 
Et dont le souvenir pour l'amour me ravive.

Car j'eusse avec ferveur baisé ton noble corps, 
Et depuis tes pieds frais jusqu'à tes noires tresses 
Déroulé le trésor des profondes caresses,

Si, quelque soir, d'un pleur obtenu sans effort 
Tu pouvais seulement, ô reine des cruelles, 
Obscurcir la splendeur de tes froides prunelles.

les fleurs du mal baudelaire

 

J'implore ta pitié. Toi, l'unique que j'aime, 
Du fond du gouffre obscur où mon cœur est tombé. 
C'est un univers morne à l'horizon plombé, 
Où nagent dans la nuit l'horreur et le blasphème;

Un soleil sans chaleur plane au‐dessus six mois, 
Et les six autres mois la nuit couvre la terre; 
C'est un pays plus nu que la terre polaire; 
Ni bêtes, ni ruisseaux, ni verdure, ni bois!

Or il n'est d'horreur au monde qui surpasse 
La froide cruauté de ce soleil de glace 
Et cette immense nuit semblable au vieux Chaos;

Je jalouse le sort des plus vils animaux 
Qui peuvent se plonger dans un sommeil stupide, 
Tant l'écheveau du temps lentement se dévide!

les fleurs du mal baudelaire

 

Rappelez‐vous l'objet que nous vîmes, mon âme, 
Ce beau matin d'été si doux : 
Au détour d'un sentier une charogne infâme 
Sur un lit semé de cailloux,

Les jambes en l'air, comme une femme lubrique, 
Brûlante et suant les poisons, 
Ouvrait d'une façon nonchalante et cynique 
Son ventre plein d'exhalaisons.

Le soleil rayonnait sur cette pourriture, 
Comme afin de la cuire à point, 
Et de rendre au centuple à la grande Nature 
Tout ce qu'ensemble elle avait joint.

Et le ciel regardait la carcasse superbe 
Comme une fleur s'épanouir; 
La puanteur était si forte que sur l'herbe 
Vous crûtes vous évanouir.

Les mouches bourdonnaient sur ce ventre putride, 
D'où sortaient de noirs bataillons 
De larves qui coulaient comme un épais liquide 
Le long de ces vivants haillons.

Tout cela descendait, montait comme une vague, 
Où s'élançait en pétillant; 
On eût dit que le corps, enflé d'un souffle vague, 
Vivait en se multipliant.

Et ce monde rendait une étrange musique 
Comme l'eau courante et le vent, 
Ou le grain qu'un vanneur d'un mouvement rythmique 
Agite et tourne dans son van.

Les formes s'effaçaient et n'étaient plus qu'un rêve, 
Une ébauche lente à venir 
Sur la toile oubliée, et que l'artiste achève 
Seulement par le souvenir.

Derrière les rochers une chienne inquiète 
Nous regardait d'un œil fâché, 
Epiant le moment de reprendre au squelette 
Le morceau qu'elle avait lâché.

Et pourtant vous serez semblable à cette ordure, 
A cette horrible infection, 
Etoile de mes yeux, soleil de ma nature, 
Vous, mon ange et ma passion!

Oui! telle vous serez, ô la reine des grâces, 
Après les derniers sacrements, 
Quand vous irez sous l'herbe et les floraisons grasses, 
Moisir parmi les ossements.

Alors, ô ma beauté, dites à la vermine 
Qui vous mangera de baisers, 
Que j'ai gardé la forme et l'essence divine 
De mes amours décomposés!

les fleurs du mal baudelaire

 

Que j'aime voir, chère indolente, 
De ton corps si beau, 
Comme une étoile vacillante, 
Miroiter la peau!

Sur ta chevelure profonde 
Aux âcres parfums, 
Mer odorante et vagabonde 
Aux flots bleus et bruns.

Comme un navire qui s'éveille 
Au vent du matin, 
Mon âme rêveuse appareille 
Pour un ciel lointain.

Tes yeux, où rien ne se révèle 
De doux ni d'amer, 
Sont deux bijoux froids où se mêle 
L'or avec le fer.

A te voir marcher en cadence, 
Belle d'abandon, 
On dirait un serpent qui danse 
Au bout d'un bâton;

Sous le fardeau de ta paresse 
Ta tête d'enfant 
Se balance avec la mollesse 
D'un jeune éléphant,

Et son corps se penche et s'allonge 
Comme un fin vaisseau 
Qui roule bord sur bord, et plonge 
Ses vergues dans l'eau.

Comme un flot grossi par la fonte 
Des glaciers grondants, 
Quand l'eau de ta bouche remonte 
Au bord de tes dents,

Je crois boire un vin de Bohême, 
Amer et vainqueur, 
Un ciel liquide qui parsème 
D'étoiles mon cœur!

les fleurs du mal baudelaire

 

Avec ses vêtements ondoyants et nacrés, 
Même quand elle marche on croirait qu'elle danse, 
Comme ces longs serpents que les jongleurs sacrés 
Au bout de leurs bâtons agitent en cadence.

Comme le sable morne et l'azur des déserts, 
Insensibles tous deux à l'humaine souffrance, 
Comme les longs réseaux de la houle des mers, 
Elle se développe avec indifférence.

Ses yeux polis sont faits de minéraux charmants, 
Et dans cette nature étrange et symbolique 
Où l'ange inviolé se mêle au sphinx antique,

Où tout n'est qu'or, acier, lumière et diamants, 
Resplendit à jamais, comme un astre inutile, 
La froide majesté de la femme stérile.

les fleurs du mal baudelaire

 

Bizarre déité, brune comme les nuits, 
Au parfum mélangé de musc et de havane, 
Œuvre de quelque obi, le Faust de la savane, 
Sorcière au flanc d'ébène, enfant des noirs minuits,

Je préfère au constance, à l'opium, au nuits, 
L'élixir de ta bouche où l'amour se pavane; 
Quand vers toi mes désirs partent en caravane, 
Tes yeux sont la citerne où boivent mes ennuis.

Par ces deux grands yeux noirs, soupiraux de ton âme, 
O démon sans pitié, verse‐moi moins de flamme; 
Je ne suis pas le Styx pour t'embrasser neuf fois,

Hélas! et je ne puis, Mégère libertine, 
Pour briser ton courage et te mettre aux abois, 
Dans l'enfer de ton lit devenir Proserpine!

Avec ses vêtements ondoyants et nacrés, 
Même quand elle marche, on croirait qu'elle danse, 
Comme ces longs serpents que les jongleurs sacrés 
Au bout de leurs bâtons agitent en cadence.

Comme le sable morne et l'azur des déserts, 
Insensibles tous deux à l'humaine souffrance, 
Comme les longs réseaux de la houle des mers, 
Elle se développe avec indifférence.

Ses yeux polis sont faits de minéraux charmants, 
Et dans cette nature étrange et symbolique 
Où l'ange inviolé se mêle au sphinx antique,

Où tout n'est qu'or, acier, lumière et diamants, 
Resplendit à jamais, comme un astre inutile, 
La froide majesté de la femme stérile.  

les fleurs du mal baudelaire

 

Tu mettrais l'univers entier dans ta ruelle, 
Femme impure! L'ennui rend ton âme cruelle. 
Pour exercer tes dents à ce jeu singulier, 
Il te faut chaque jour un cœur au râtelier. 
Tes yeux, illuminés ainsi que des boutiques 
Et des ifs flamboyants dans les fêtes publiques, 
Usent insolemment d'un pouvoir emprunté, 
Sans connaître jamais la loi de leur beauté. 
Machine aveugle et sourde, en cruautés féconde! 
Salutaire instrument, buveur du sang du monde, 
Comment n'as‐tu pas honte et comment n'as‐tu pas 
Devant tous les miroirs vu pâlir tes appas? 
La grandeur de ce mal où tu te crois savante, 
Ne t'a donc jamais fait reculer d'épouvante, 
Quand la nature, grande en ses desseins cachés, 
De toi se sert, ô femme, ô reine des péchés, 
‐ De toi, vil animal, ‐ pour pétrir un génie?

O fangeuse grandeur! sublime ignominie!

les fleurs du mal baudelaire

 

Je t'adore à l'égal de la voûte nocturne, 
O vase de tristesse, ô grande taciturne, 
Et t'aime d'autant plus, belle, que tu me fuis, 
Et que tu me parais, ornement de mes nuits, 
Plus ironiquement accumuler les lieues 
Qui séparent mes bras des immensités bleues.

Je m'avance à l'attaque, et je grimpe aux assauts, 
Comme après un cadavre un chœur de vermisseaux, 
Et je chéris, ô bête implacable et cruelle! 
Jusqu'à cette froideur par où tu m'es plus belle!

les fleurs du mal baudelaire

 

Ô toison, moutonnant jusque sur l'encolure! 
Ô boucles! Ô parfum chargé de nonchaloir! 
Extase! Pour peupler ce soir l'alcôve obscure 
Des souvenirs dormant dans cette chevelure, 
Je la veux agiter dans l'air comme un mouchoir.

La langoureuse Asie et la brûlante Afrique, 
Tout un monde lointain, absent, presque défunt, 
Vit dans tes profondeurs, forêt aromatique! 
Comme d'autres esprits voguent sur la musique, 
Le mien, ô mon amour! nage sur ton parfum.

J'irai là‐bas où l'arbre et l'homme, pleins de sève, 
Se pâment longuement sous l'ardeur des climats; 
Fortes tresses, soyez la houle qui m'enlève! 
Tu contiens, mer d'ébène, un éblouissant rêve 
De voiles, de rameurs, de flammes et de mâts.

Un port retentissant où mon âme peut boire 
A grands flots le parfum, le son et la couleur; 
Où les vaisseaux, glissant dans l'or et dans la moire, 
Ouvrent leurs vastes bras pour embrasser la gloire 
D'un ciel pur où frémit l'éternelle chaleur.

Je plongerai ma tête amoureuse d'ivresse 
Dans ce noir océan où l'autre est enfermé; 
Et mon esprit subtil que le roulis caresse 
Saura vous retrouver, ô féconde paresse, 
Infinis bercements du loisir embaumé!

Cheveux bleus, pavillon de ténèbres tendues, 
Vous me rendez l'azur du ciel immense et rond; 
Sur les bords duvetés de vos mèches tordues 
Je m'enivre ardemment des senteurs confondues 
De l'huile de coco, du musc et du goudron.

Longtemps! toujours! ma main dans ta crinière lourde 
Sèmera le rubis, la perle et le saphir, 
Afin qu'à mon, désir tu ne sois jamais sourde! 
N'es‐tu pas l'oasis où je rêve, et la gourde 
Où je hume à longs traits le vin du souvenir?

Je t'adore à l'égal de la voûte nocturne, 
Ô vase de tristesse, ô grande taciturne, 
Et t'aime d'autant plus, belle, que tu me fuis, 
Et que tu me parais, ornement de mes nuits, 
Plus ironiquement accumuler les lieues 
Qui séparent mes bras des immensités bleues.

Je m'avance à l'attaque, et je grimpe aux assauts, 
Comme après un cadavre un chœur de vermisseaux, 
Et je chéris, ô bête implacable et cruelle, 
Jusqu'à cette froideur par où tu m'es plus belle!


Tu mettrais l'univers entier dans ta ruelle, 
Femme impure! L'ennui rend ton âme cruelle. 
Pour exercer tes dents à ce jeu singulier, 
Il te faut chaque jour un cœur au râtelier. 
Tes yeux, illuminés ainsi que des boutiques 
Ou des ifs flamboyants dans les fêtes publiques, 
Usent insolemment d'un pouvoir emprunté, 
Sans connaître jamais la loi de leur beauté.

Machine aveugle et sourde en cruauté féconde! 
Salutaire instrument, buveur du sang du monde, 
Comment n'as‐tu pas honte, et comment n'as‐tu pas 
Devant tous les miroirs vu pâlir tes appas? 
La grandeur de ce mal où tu te crois savante 
Ne t'a donc jamais fait reculer d'épouvante, 
Quand la nature, grande en ses desseins cachés, 
De toi se sert, ô femme, ô reine des péchés, 
 ‐ De toi, vil animal, ‐ pour pétrir un génie?

Ô fangeuse grandeur, sublime ignominie!