les fleurs du mal baudelaire

 

Nous aurons des lits pleins d'odeurs légères, 
Des divans profonds comme des tombeaux, 
Et d'étranges fleurs sur des étagères, 
Ecloses pour nous sous des cieux plus beaux.

Usant à l'envi leurs chaleurs dernières, 
Nos deux cœurs seront deux vastes flambeaux, 
Qui réfléchiront leurs doubles lumières 
Dans nos deux esprits, ces miroirs jumeaux.

Un soir fait de rose et de bleu mystique, 
Nous échangerons un éclair unique, 
Comme un long sanglot, tout chargé d'adieux;

Et plus tard un Ange, entr'ouvrant les portes, 
Viendra ranimer, fidèle et joyeux, 
Les miroirs ternis et les flammes mortes.

 

les fleurs du mal baudelaire

 

Ô toi, le plus savant et le plus beau des Anges, 
Dieu trahi par le sort et privé de louanges, 
Ô Satan, prends pitié de ma longue misère!

Ô Prince de l'exil, à qui l'on a fait tort, 
Et qui, vaincu, toujours te redresses plus fort,

Ô Satan, prends pitié de ma longue misère!

Toi qui sais tout, grand roi des choses souterraines, 
Guérisseur familier des angoisses humaines,

Ô Satan, prends pitié de ma longue misère!

Toi qui, même aux lépreux, aux parias maudits, 
Enseignes par l'amour le goût du Paradis,

Ô Satan, prends pitié de ma longue misère!

Ô toi, qui de la Mort, ta vieille et forte amante, 
Engendras l'Espérance, ‐ une folle charmante!

Ô Satan, prends pitié de ma longue misère!

Toi qui fais au proscrit ce regard calme et haut 
Qui damne tout un peuple autour d'un échafaud,

Ô Satan, prends pitié de ma longue misère!

Toi qui sais en quel coin des terres envieuses 
Le Dieu jaloux cacha les pierres précieuses,

Ô Satan, prends pitié de ma longue misère!

Toi dont l'oeil clair connaît les profonds arsenaux 
Où dort enseveli le peuple des métaux,

Ô Satan, prends pitié de ma longue misère!

Toi dont la large main cache les précipices 
Au somnambule errant au bord des édifices,

Ô Satan, prends pitié de ma longue misère!

Toi qui, magiquement, assouplis les vieux os 
De l'ivrogne attardé foulé par les chevaux,

Ô Satan, prends pitié de ma longue misère!

Toi qui, pour consoler l'homme frêle qui souffre, 
Nous appris à mêler le salpêtre et le soufre.

Ô Satan, prends pitié de ma longue misère!

Toi qui poses ta marque, ô complice subtil, 
Sur le front du Crésus impitoyable et vil,

Ô Satan, prends pitié de ma longue misère!

Toi qui mets dans les yeux et dans le cœur des filles 
Le culte de la plaie et l'amour des guenilles,

Ô Satan, prends pitié de ma longue misère!

Bâton des exilés, lampe des inventeurs, 
Confesseur des pendus et des conspirateurs,

Ô Satan, prends pitié de ma longue misère!

Père adoptif de ceux qu'en sa noire colère 
Du Paradis terrestre a chassés Dieu le Père, 

Ô Satan, prends pitié de ma longue misère!

 les fleurs du mal baudelaire

 

I

Race d'Abel, dors, bois et mange : 
Dieu le sourit complaisamment,
Race de Caïn, dans la fange 
Rampe et meurs misérablement.

Race d'Abel, ton sacrifice 
Flatte le nez du Séraphin!
Race de Caïn, ton supplice 
Aura‐t‐il jamais une fin?

Race d'Abel, vois tes semailles 
Et ton bétail venir à bien;
Race de Caïn, tes entrailles 
Hurlent la faim comme un vieux chien.

Race d'Abel, chauffe ton ventre 
A ton foyer patriarcal;
Race de Caïn, dans ton antre 
Tremble de froid, pauvre chacal! 

Race d'Abel, aime et pullule : 
Ton or fait aussi des petits;
Race de Caïn, cœur qui brûle, 
Prends garde à ces grands appétits.

Race d'Abel, tu croîs et broutes 
Comme les punaises des bois!
Race de Caïn, sur les routes 
Traîne ta famille aux abois.

 

II

Ah! race d'Abel, ta charogne 
Engraissera le sol fumant!

Race de Caïn, ta besogne 
N'est pas faite suffisamment;

Race d'Abel, voici ta honte : 
Le fer est vaincu par l'épieu!

Race de Caïn, au ciel monte 
Et sur la terre jette Dieu!

 

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Qu'est‐ce que Dieu fait donc de ce flot d'anathèmes 
Qui monte tous les jours vers ses chers Séraphins? 
Comme un tyran gorgé de viande et de vins, 
Il s'endort au doux bruit de nos affreux blasphèmes. 
Les sanglots des martyrs et des suppliciés 
Sont une symphonie enivrante sans doute, 
Puisque, malgré le sang que leur volupté coûte, 
Les cieux ne s'en sont point encore rassasiés! 
‐ Ah! Jésus, souviens‐toi du Jardin des Olives! 
Dans ta simplicité tu priais à genoux 
Celui qui dans son ciel riait au bruit des clous 
Que d'ignobles bourreaux plantaient dans tes chairs vives, 
Lorsque tu vis cracher sur ta divinité 
La crapule du corps de garde et des cuisines, 
Et lorsque tu sentis s'enfoncer les épines 
Dans ton crâne où vivait l'immense Humanité; 
Quand de ton corps brisé la pesanteur horrible 
Allongeait tes deux bras distendus, que ton sang 
Et ta sueur coulaient de ton front pâlissant, 
Quand tu fus devant tous posé comme une cible 
Rêvais‐tu de ces jours si brillants et si beaux 
Où tu vins pour remplir l'éternelle promesse, 
Où tu foulais, monté sur une douce ânesse, 
Des chemins tout jonchés de fleurs et de rameaux, 
Où, le cœur tout gonflé d'espoir et de vaillance, 
Tu fouettais tous ces vils marchands à tour de bras, 
Où tu fus maître enfin? Le remords n'a‐t‐il pas 
Pénétré dans ton flanc plus avant que la lance? 
‐ Certes, je sortirai, quant à moi, satisfait 
D'un monde où l'action n'est pas la sœur du rêve; 
Puissé‐je user du glaive et périr par le glaive! 
Saint Pierre a renié Jésus... il a bien fait.

 

les fleurs du mal baudelaire

 

Vieux cul‐de‐lampe 
L'Amour est assis sur le crâne 
De l'Humanité, 
Et sur ce trône le profane, 
Au rire effronté, 
Souffle gaiement des bulles rondes 
Qui montent dans l'air, 
Comme pour rejoindre les mondes 
Au fond de l'éther. 
Le globe lumineux et frêle 
Prend un grand essor, 
Crève et crache son âme grêle 
Comme un songe d'or. 
J'entends le crâne à chaque bulle 
Prier et gémir :  
- "Ce jeu féroce et ridicule, 
Quand doit‐il finir? 
Car ce que ta bouche cruelle 
Eparpille en l'air, 
Monstre assassin, c'est ma cervelle, 
Mon sang et ma chair!".

 

les fleurs du mal baudelaire

 

Mon coeur, comme un oiseau, voltigeait tout joyeux 
Et planait librement à l'entour des cordages; 
Le navire roulait sous un ciel sans nuages, 
Comme un ange enivré du soleil radieux. 
Quelle est cette île triste et noire? ‐ C'est Cythère, 
Nous dit‐on, un pays fameux dans les chansons, 
Eldorado banal de tous les vieux garçons. 
Regardez, après tout, c'est une pauvre terre.

 ‐ Il des doux secrets et des fêtes du coeur! 
De l'antique Vénus le superbe fantôme 
Au‐dessus de tes mers plane comme un arome, 
Et charge les esprits d'amour et de langueur.

Belle île aux myrtes verts, pleine de fleurs écloses, 
Vénérée à jamais par toute nation, 
Où les soupirs des coeurs en adoration 
Roulent comme l'encens sur un jardin de roses

Ou le roucoulement éternel d'un ramier 
 ‐ Cythère n'était plus qu'un terrain des plus maigres, 
Un désert rocailleux troublé par des cris aigres. 
J'entrevoyais pourtant un objet singulier;

Ce n'était pas un temple aux ombres bocagères, 
Où la jeune prêtresse, amoureuse des fleurs, 
Allait, le corps brûlé de secrètes chaleurs, 
Entre‐bâillant sa robe aux brises passagères;

Mais voilà qu'en rasant la côte d'assez près 
Pour troubler les oiseaux avec nos voiles blanches 
Nous vîmes que c'était un gibet à trois branches, 
Du ciel se détachant en noir, comme un cyprès.

De féroces oiseaux perchés sur leur pâture 
Détruisaient avec rage un pendu déjà mûr, 
Chacun plantant, comme un outil, son bec impur 
Dans tous les coins saignants de cette pourriture;

Les yeux étaient deux trous, et du ventre effondré 
Les intestins pesants lui coulaient sur les cuisses, 
Et ses bourreaux gorgés de hideuses délices 
L'avaient à coups de bec absolument châtré.

Sous les pieds, un troupeau de jaloux quadrupèdes, 
Le museau relevé, tournoyait et rôdait; 
Une plus grande bête au milieu s'agitait 
Comme un exécuteur entouré de ses aides.

Habitant de Cythère, enfant d'un ciel si beau, 
Silencieusement tu souffrais ces insultes 
En expiation de tes infâmes cultes 
Et des péchés qui t'ont interdit le tombeau.

Ridicule pendu, tes douleurs sont les miennes! 
Je sentis à l'aspect de tes membres flottants, 
Comme un vomissement, remonter vers mes dents 
Le long fleuve de fiel des douleurs anciennes;

Devant toi, pauvre diable au souvenir si cher, 
J'ai senti tous les becs et toutes les mâchoires 
Des corbeaux lancinants et des panthères noires 
Qui jadis aimaient tant à triturer ma chair.

 ‐ Le ciel était charmant, la mer était unie; 
Pour moi tout était noir et sanglant désormais, 
Hélas! et j'avais, comme en un suaire épais, 
Le cœur enseveli dans cette allégorie.

Dans ton île, ô Vénus! je n'ai trouvé debout 
Qu'un gibet symbolique où pendait mon image.
 ‐ Ah! Seigneur! donnez‐moi la force et le courage 
De contempler mon cœur et mon corps sans dégoût!

 

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Dans des terrains cendreux, calcinés, sans verdure, 
Comme je me plaignais un jour à la nature, 
Et que de ma pensée, en vaguant au hasard, 
J'aiguisais lentement sur mon cœur le poignard, 
Je vis en plein midi descendre sur ma tête 
Un nuage funèbre et gros d'une tempête, 
Qui portait un troupeau de démons vicieux, 
Semblables à des nains cruels et curieux. 
A me considérer froidement ils se mirent, 
Et, comme des passants sur un fou qu'ils admirent, 
Je les entendis rire et chuchoter entre eux, 
En échangeant maint signe et maint clignement d'yeux : 
‐ "Contemplons à loisir cette caricature 
Et cette ombre d'Hamlet imitant sa posture, 
Le regard indécis et les cheveux au vent. 
N'est‐ce pas grand'pitié de voir ce bon vivant, 
Ce gueux, cet histrion en vacances, ce drôle, 
Parce qu'il sait jouer artistement son rôle, 
Vouloir intéresser au chant de ses douleurs 
Les aigles, les grillons, les ruisseaux et les fleurs, 
Et même à nous, auteurs de ces vieilles rubriques, 
Réciter en hurlant ses tirades publiques?" 
J'aurais pu (mon orgueil aussi haut que les monts 
Domine la nuée et le cri des démons) 
Détourner simplement ma tête souveraine, 
Si je n'eusse pas vu parmi leur troupe obscène, 
Crime qui n'a pas fait chanceler le soleil! 
La reine de mon cœur au regard non pareil, 
Qui riait avec eux de ma sombre détresse 
Et leur versait parfois quelque sale caresse.

 

les fleurs du mal baudelaire

 

C'est une femme belle et de riche encolure, 
Qui laisse dans son vin traîner sa chevelure. 
Les griffes de l'amour, les poisons du tripot, 
Tout glisse et tout s'émousse au granit de sa peau. 

Elle rit à la Mort et nargue la Débauche, 
Ces monstres dont la main, qui toujours gratte et fauche, 
Dans ses jeux destructeurs a pourtant respecté 
De ce corps ferme et droit la rude majesté. 

Elle marche en déesse et repose en sultane; 
Elle a dans le plaisir la foi mahométane, 
Et dans ses bras ouverts que remplissent ses seins, 
Elle appelle des yeux la race des humains. 

Elle croit, elle sait, cette vierge inféconde 
Et pourtant nécessaire à la marche du monde, 
Que la beauté du corps est un sublime don 
Qui de toute infamie arrache le pardon; 

Elle ignore l'Enfer comme le Purgatoire, 
Et, quand l'heure viendra d'entrer dans la Nuit noire, 
Elle regardera la face de la Mort, 
Ainsi qu'un nouveau‐né, ‐ sans haine et sans remord.

 

les fleurs du mal baudelaire

 

Il me semble parfois que mon sang coule à flots, 
Ainsi qu'une fontaine aux rythmiques sanglots. 
Je l'entends bien qui coule avec un long murmure, 
Mais je me tâte en vain pour trouver la blessure.

A travers la cité, comme dans un champ clos, 
Il s'en va, transformant les pavés en îlots, 
Désaltérant la soif de chaque créature, 
Et partout colorant en rouge la nature.

J'ai demandé souvent à des vins captieux 
D'endormir pour un jour la terreur qui me mine; 
Le vin rend l'œil plus clair et l'oreille plus fine!

J'ai cherché dans l'amour un sommeil oublieux; 
Mais l'amour n'est pour moi qu'un matelas d'aiguilles 
Fait pour donner à boire à ces cruelles filles!

 

les fleurs du mal baudelaire

 

La Débauche et la Mort sont deux aimables filles, 
Prodigues de baisers et riches de santé, 
Dont le flanc toujours vierge et drapé de guenilles 
Sous l'éternel labeur n'a jamais enfanté.

Au poète sinistre, ennemi des familles. 
Favori de l'enfer, courtisan mal renté, 
Tombeaux et lupanars montrent sous leurs charmilles 
Un lit que le remords n'a jamais fréquenté.

Et la bière et l'alcôve en blasphèmes fécondes 
Nous offrent tour à tour, comme deux bonnes sœurs, 
De terribles plaisirs et d'affreuses douceurs.

Quand veux‐tu m'enterrer, Débauche aux bras immondes? 
O Mort, quand viendras‐tu, sa rivale en attraits, 
Sur ses myrtes infects entre tes noirs cyprès?

 

les fleurs du mal baudelaire

 

Comme un bétail pensif sur le sable couchées, 
Elles tournent leurs yeux vers l'horizon des mers, 
Et leurs pieds se cherchant et leurs mains rapprochées 
Ont de douces langueurs et des frissons amers : 
Les unes, cœurs épris des longues confidences, 
Dans le fond des bosquets où jasent les ruisseaux, 
Vont épelant l'amour des craintives enfances 
Et creusent le bois vert des jeunes arbrisseaux;

D'autres, comme des sœurs, marchent lentes et graves 
A travers les rochers pleins d'apparitions, 
Où saint Antoine a vu surgir comme des laves 
Les seins nus et pourprés de ses tentations;

Il en est, aux lueurs des résines croulantes, 
Qui dans le creux muet des vieux antres païens 
T'appellent au secours de leurs fièvres hurlantes, 
Ô Bacchus, endormeur des remords anciens!

Et d'autres, dont la gorge aime les scapulaires, 
Qui, recelant un fouet sous leurs longs vêtements, 
Mêlent dans le bois sombre et les nuits solitaires 
L'écume du plaisir aux larmes des tourments.

Ô vierges, ô démons, ô monstres, ô martyres, 
De la réalité grands esprits contempteurs, 
Chercheuses d'infini, dévotes et satyres, 
Tantôt pleines de cris, tantôt pleines de pleurs,

Vous que dans votre enfer mon âme a poursuivies, 
Pauvres sœurs, je vous aime autant que je vous plains, 
Pour vos mornes douleurs, vos soifs inassouvies, 
Et les urnes d'amour dont vos grands cœurs sont pleins!

 

les fleurs du mal baudelaire

 

Au milieu des flacons, des étoffes lamées 
Et des meubles voluptueux, 
Des marbres, des tableaux, des robes parfumées 
Qui trament à plis somptueux,

Dans une chambre tiède où, comme en une serre, 
L'air est dangereux et fatal, 
Où des bouquets mourants dans leurs cercueils de verre, 
Exhalent leur soupir final,

Un cadavre sans tête épanche, comme un fleuve, 
Sur l'oreiller désaltéré 
Un sang rouge et vivant, dont la toile s'abreuve 
Avec l'avidité d'un pré.

Semblable aux visions pâles qu'enfante l'ombre 
Et qui nous enchaînent les yeux, 
La tête, avec l'amas de sa crinière sombre 
Et de ses bijoux précieux,

Sur la table de nuit, comme une renoncule, 
Repose, et, vide de pensers, 
Un regard vague et blanc comme le crépuscule 
S'échappe des yeux révulsés.

Sur le lit, le tronc nu sans scrupule étale 
Dans le plus complet abandon 
La secrète splendeur et la beauté fatale 
Dont la nature lui fit don;

Un bas rosâtre, orné de coins d'or, à la jambe 
Comme un souvenir est resté; 
La jarretière, ainsi qu'un œil secret qui flambe, 
Darde un regard diamanté.

Le singulier aspect de cette solitude 
Et d'un grand portrait langoureux, 
Aux yeux provocateurs comme son attitude, 
Révèle un amour ténébreux,

Une coupable joie et des fêtes étranges 
Pleines de baisers infernaux. 
Dont se réjouissait l'essaim de mauvais anges 
Nageant dans les plis des rideaux;


Et cependant, à voir la maigreur élégante 
De l'épaule au contour heurté, 
La hanche un peu pointue et la taille fringante 
Ainsi qu'an reptile irrité,


Elle est bien jeune encor! ‐ Son âme exaspérée 
Et ses sens par l'ennui mordus 
S'étaient‐ils entr'ouverts à la meute altérée 
Des désirs errants et perdus?

L'homme vindicatif que tu n'as pu, vivante, 
Malgré tant d'amour, assouvir, 
Combla‐t‐il sur ta chair inerte et complaisante 
L'immensité de son désir?

Réponds, cadavre impur! et par tes tresses roides 
Te soulevant d'un bras fiévreux, 
Dis‐moi, tête effrayante, as‐tu sur tes dents froides, 
Collé les suprêmes adieux?  

‐ Loin du monde railleur, loin de la foule impure, 
Loin des magistrats curieux, 
Dors en paix, dors en paix, étrange créature, 
Dans ton tombeau mystérieux; 

Ton époux court le monde, et ta forme immortelle 
Veille près de lui quand il dort; 
Autant que toi sans doute il te sera fidèle, 
Et constant jusques à la mort.

 

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Sans cesse à mes côtés s'agite le Démon; 
Il nage autour de moi comme un air impalpable; 
Je l'avale et le sens qui brûle mon poumon 
Et l'emplit d'un désir éternel et coupable.

Parfois il prend, sachant mon grand amour de l'Art, 
La forme de la plus séduisante des femmes, 
Et, sous de spécieux prétextes de cafard, 
Accoutume ma lèvre à des philtres infâmes.

Il me conduit ainsi, loin du regard de Dieu, 
Haletant et brisé de fatigue, au milieu 
Des plaines de l'Ennui, profondes et désertes,

Et jette dans mes yeux pleins de confusion 
Des vêtements souillés, des blessures ouvertes, 
Et l'appareil sanglant de la Destruction!

 

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Aujourd'hui l'espace est splendide! 
Sans mors, sans éperons, sans bride, 
Partons à cheval sur le vin 
Pour un ciel féerique et divin!

Comme deux anges que torture 
Une implacable calenture, 
Dans le bleu cristal du matin 
Suivons le mirage lointain!

Mollement balancés sur l'aile 
Du tourbillon intelligent, 
Dans un délire parallèle,

Ma sœur, côte à côte nageant, 
Nous fuirons sans repos ni trêves 
Vers le paradis de mes rêves!

 

les fleurs du mal baudelaire

 

Le regard singulier d'une femme galante 
Qui se glisse vers nous comme le rayon blanc 
Que la lune onduleuse envoie au lac tremblant, 
Quand elle y veux baigner sa beauté nonchalante,

Le dernier sac d'écus dans les doigts d'un joueur, 
Un baiser libertin de la maigre Adeline, 
Les sons d'une musique énervante et câline, 
Semblable au cri lointain de l'humaine douleur,

Tout cela ne vaut pas, ô bouteille profonde, 
Les baumes pénétrants que ta panse féconde 
Garde au cœur altéré du poète pieux;

Tu lui verses l'espoir, la jeunesse et la vie,  
 ‐ Et l'orgueil, ce trésor de toute gueuserie, 
Qui nous rend triomphants et semblables aux Dieux.

 

 

les fleurs du mal baudelaire

 

Ma femme est morte, je suis libre! 
Je puis donc boire tout mon soûl. 
Lorsque je rentrais sans un sou, 
Ses cris me déchiraient la fibre.

Autant qu'un roi je suis heureux; 
L'air est pur, le ciel admirable...   
‐ Nous avions un été semblable 
Lorsque je devins amoureux!  

‐ L'horrible soif qui me déchire 
Aurait besoin pour s'assouvir 
D'autant de vin qu'en peut tenir 
Son tombeau; ‐ ce n'est pas peu dire

Je l'ai jetée au fond d'un puits, 
Et j'ai même poussé sur elle 
Tous les pavés de la margelle. 
 ‐ Je l'oublierai si je le puis!

Au nom des serments de tendresse, 
Dont rien ne peut nous délier, 
Et pour nous réconcilier 
Comme au beau temps de notre ivresse,

J'implorai d'elle un rendez‐vous, 
Le soir, sur une route obscure, 
Elle y vint! folle créature!   
‐ Nous sommes tous plus ou moins fous!

Elle était encore jolie, 
Quoique bien fatiguée! et moi, 
Je l'aimai trop; ‐ voilà pourquoi 
Je lui dis : sors de cette vie!

Nul ne peut me comprendre. Un seul 
Parmi ces ivrognes stupides 
Songea‐t‐il dans ses nuits morbides 
A faire du vin un linceul?

Cette crapule invulnérable 
Comme les machines de fer, 
Jamais, ni l'été ni l'hiver, 
N'a connu l'amour véritable,

Avec ses noirs enchantements, 
Son cortège infernal d'alarmes, 
Ses fioles de poison, ses larmes, 
Ses bruits de chaîne et d'ossements!

 ‐ Me voilà libre et solitaire! 
Je serai ce soir ivre‐mort; 
Alors, sans peur et sans remord, 
Je me coucherai sur la terre,

Et je dormirai comme un chien. 
Le chariot aux lourdes roues 
Chargé de pierres et de boues, 
Le wagon enrayé peut bien

Ecraser ma tête coupable, 
Ou me couper par le milieu, 
Je m'en moque comme de Dieu, 
Du Diable ou de la Sainte Table!

 

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Souvent, à la clarté rouge d'un réverbère 
Dont le vent bat la flamme et tourmente le verre. 
Au cœur d'un vieux faubourg, labyrinthe fangeux, 
Où l'humanité grouille en ferments orageux,

On voit un chiffonnier qui vient, hochant la tête, 
Buttant, et se cognant aux murs comme un poète, 
Et, sans prendre souci des mouchards, ses sujets, 
Epanche tout son cœur en glorieux projets.

Il prête des serments, dicte des lois sublimes, 
Terrasse les méchants, relève les victimes, 
Et sous le firmament comme un dais suspendu 
S'enivre des splendeurs de sa propre vertu.

Oui, ces gens harcelés de chagrins de ménage, 
Moulus par le travail et tourmentés par l'âge, 
Ereintés et pliant sous un tas de débris, 
Vomissement confus de l'énorme Paris,

Reviennent, parfumés d'une odeur de futailles, 
Suivis de compagnons blanchis dans les batailles, 
Dont la moustache pend comme les vieux drapeaux! 
Les bannières, les fleurs et les arcs triomphaux

Se dressent devant eux, solennelle magie! 
Et dans l'étourdissante et lumineuse orgie 
Des clairons, du soleil, des cris et du tambour, 
Ils apportent la gloire au peuple ivre d'amour!

C'est ainsi qu'à travers l'Humanité frivole 
Le vin roule de l'or, éblouissant Pactole; 
Par le gosier de l'homme il chante ses exploits 
Et règne par ses dons ainsi que les vrais rois.

Pour noyer la rancœur et bercer l'indolence 
De tous ces vieux maudits qui meurent en silence, 
Dieu, touché de remords, avait fait le sommeil; 
L'Homme ajouta le Vin, fils sacré du Soleil!  

 

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Un soir, l'âme du vin chantait dans les bouteilles : 
« Homme, vers toi je pousse, ô cher déshérité, 
Sous ma prison de verre et mes cires vermeilles, 
Un chant plein de lumière et de fraternité!

Je sais combien il faut, sur la colline en flamme, 
De peine, de sueur et de soleil cuisant 
Pour engendrer ma vie et pour me donner l'âme; 
Mais je ne serai point ingrat ni malfaisant,

Car j'éprouve une joie immense quand je tombe 
Dans le gosier d'un homme usé par ses travaux, 
Et sa chaude poitrine est une douce tombe 
Où je me plais bien mieux que dans mes froids caveaux.

Entends‐tu retentir les refrains des dimanches 
Et l'espoir qui gazouille en mon sein palpitant? 
Les coudes sur la table et retroussant tes manches, 
Tu me glorifieras et tu seras content :

J'allumerai les yeux de ta femme ravie; 
A ton fils je rendrai sa force et ses couleurs 
Et serai pour ce frêle athlète de la vie 
L'huile qui raffermit les muscles des lutteurs.

En toi je tomberai, végétale ambroisie, 
Grain précieux jeté par l'éternel Semeur, 
Pour que de notre amour naisse la poésie 
Qui jaillira vers Dieu comme une rare fleur! »

 

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La diane chantait dans les cours des casernes, 
Et le vent du matin soufflait sur les lanternes. 
C'était l'heure où l'essaim des rêves malfaisants 
Tord sur leurs oreillers les bruns adolescents; 
Où, comme un œil sanglant qui palpite et qui bouge, 
La lampe sur le jour fait une tache rouge; 
Où l'âme, sous le poids du corps revêche et lourd, 
Imite les combats de la lampe et du jour. 
Comme un visage en pleurs que les brises essuient, 
L'air est plein du frisson des choses qui s'enfuient, 
Et l'homme est las d'écrire et la femme d'aimer. 
Les maisons çà et là commençaient à fumer. 
Les femmes de plaisir, la paupière livide, 
Bouche ouverte, dormaient de leur sommeil stupide; 
Les pauvresses, traînant leurs seins maigres et froids, 
Soufflaient sur leurs tisons et soufflaient sur leurs doigts. 
C'était l'heure où parmi le froid et la lésine 
S'aggravent les douleurs des femmes en gésine; 
Comme un sanglot coupé par un sang écumeux 
Le chant du coq au loin déchirait l'air brumeux; 
Une mer de brouillards baignait les édifices, 
Et les agonisants dans le fond des hospices 
Poussaient leur dernier râle en hoquets inégaux. 
Les débauchés rentraient, brisés par leurs travaux. 
L'aurore grelottante en robe rose et verte 
S'avançait lentement sur la Seine déserte, 
Et le sombre Paris, en se frottant les yeux, 
Empoignait ses outils, vieillard laborieux.

 

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A Constantin Guys

 

I

De ce terrible paysage, 
Tel que jamais mortel n'en vit, 
Ce matin encore l'image, 
Vague et lointaine, me ravit. 
Le sommeil est plein de miracles! 
Par un caprice singulier, 
J'avais banni de ces spectacles 
Le végétal irrégulier, 
Et, peintre fier de mon génie, 
Je savourais dans mon tableau 
L'enivrante monotonie 
Du métal, du marbre et de l'eau. 
Babel d'escaliers et d'arcades, 
C'était un palais infini, 
Plein de bassins et de cascades 
Tombant dans l'or mat ou bruni; 
Et des cataractes pesantes, 
Comme des rideaux de cristal, 
Se suspendaient, éblouissantes, 
A des murailles de métal. 
Non d'arbres, mais de colonnades 
Les étangs dormants s'entouraient, 
Où de gigantesques naïades, 
Comme des femmes, se miraient. 
Des nappes d'eau s'épanchaient, bleues, 
Entre des quais roses et verts, 
Pendant des millions de lieues, 
Vers les confins de l'univers; 
C'étaient des pierres inouïes 
Et des flots magiques; c'étaient 
D'immenses glaces éblouies 
Par tout ce qu'elles reflétaient! 
Insouciants et taciturnes, 
Des Ganges, dans le firmament, 
Versaient le trésor de leurs urnes 
Dans des gouffres de diamant. 
Architecte de mes féeries, 
Je faisais, à ma volonté, 
Sous un tunnel de pierreries 
Passer un océan dompté; 
Et tout, même la couleur noire, 
Semblait fourbi, clair, irisé; 
Le liquide enchâssait sa gloire 
Dans le rayon cristallisé. 
Nul astre d'ailleurs, nuls vestiges 
De soleil, même au bas du ciel, 
Pour illuminer ces prodiges, 
Qui brillaient d'un feu personnel! 
Et sur ces mouvantes merveilles 
Planait (terrible nouveauté! 
Tout pour l'œil, rien pour les oreilles!) 
Un silence d'éternité.  

 

II

En rouvrant mes yeux pleins de flamme 
J'ai vu l'horreur de mon taudis, 
Et senti, rentrant dans mon âme, 
La pointe des soucis maudits; 
La pendule aux accents funèbres 
Sonnait brutalement midi, 
Et le ciel versait des ténèbres 
Sur le triste monde engourdi.

 

les fleurs du mal baudelaire

 

Ô fins d'automne, hivers, printemps trempés de boue, 
Endormeuses saisons! je vous aime et vous loue 
D'envelopper ainsi mon cœur et mon cerveau 
D'un linceul vaporeux et d'un vague tombeau.

Dans cette grande plaine où l'autan froid se joue, 
Où par les longues nuits la girouette s'enroue, 
Mon âme mieux qu'au temps du tiède renouveau 
Ouvrira largement ses ailes de corbeau.

Rien n'est plus doux au cœur plein de choses funèbres, 
Et sur qui dès longtemps descendent les frimas, 
Ô blafardes saisons, reines de nos climats!

Que l'aspect permanent de vos pâles ténèbres,   
‐ Si ce n'est par un soir sans lune, deux à deux, 
D'endormir la douleur sur un lit hasardeux.

les fleurs du mal baudelaire

 

La servante au grand cœur dont vous étiez jalouse, 
Et qui dort son sommeil sous une humble pelouse, 
Nous devrions pourtant lui porter quelques fleurs. 
Les morts, les pauvres morts, ont de grandes douleurs, 
Et quand Octobre souffle, émondeur des vieux arbres, 
Son vent mélancolique à l'entour de leurs marbres, 
Certe, ils doivent trouver les vivants bien ingrats, 
A dormir, comme ils font, chaudement dans leurs draps, 
Tandis que, dévorés de noires songeries, 
Sans compagnon de lit, sans bonne causeries, 
Vieux squelettes gelés travaillés par le ver, 
Ils sentent s'égoutter les neiges de l'hiver 
Et le siècle couler, sans qu'amis ni famille 
Remplacent les lambeaux qui pendent à leur grille. 
Lorsque la bûche siffle et chante, si le soir, 
Calme, dans le fauteuil je la voyais s'asseoir, 
Si, par une nuit bleue et froide de décembre, 
Je la trouvais tapie en un coin de ma chambre, 
Grave, et venant du fond de son lit éternel 
Couver l'enfant grandi de son œil maternel, 
Que pourrais‐je répondre à cette âme pieuse, 
Voyant tomber des pleurs de sa paupière creuse?

 

les fleurs du mal baudelaire

 

Je n'ai pas oublié, voisine de la ville, 
Notre blanche maison, petite mais tranquille; 
Sa Pomone de plâtre et sa vieille Vénus 
Dans un bosquet chétif cachant leurs membres nus, 
Et le soleil, le soir, ruisselant et superbe, 
Qui, derrière la vitre où se brisait sa gerbe, 
Semblait, grand œil ouvert dans le ciel curieux, 
Contempler nos dîners longs et silencieux, 
Répandant largement ses beaux reflets de cierge 
Sur la nappe frugale et les rideaux de serge.

 

les fleurs du mal baudelaire

 

Quand je te vois passer, ô ma chère indolente, 
Au chant des instruments qui se brise au plafond, 
Suspendant ton allure harmonieuse et lente, 
Et promenant l'ennui de ton regard profond;

Quand je contemple, aux feux du gaz qui le colore, 
Ton front pâle, embelli par un morbide attrait, 
Où les torches du soir allument une aurore, 
Et tes yeux attirants comme ceux d'un portrait,

Je me dis : Qu'elle est belle! et bizarrement fraîche! 
Le souvenir massif, royale et lourde tour, 
La couronne, et son cœur, meurtri comme une pêche, 
Est mûr, comme son corps, pour le savant amour.

Es‐tu le fruit d'automne aux saveurs souveraines? 
Es‐tu vase funèbre attendant quelques pleurs, 
Parfum qui fait rêver aux oasis lointaines, 
Oreiller caressant, ou corbeille de fleurs?

Je sais qu'il est des yeux, des plus mélancoliques, 
Qui ne recèlent point de secrets précieux; 
Beaux écrins sans joyaux, médaillons sans reliques, 
Plus vides, plus profonds que vous‐mêmes, ô Cieux!

Mais ne suffit‐il pas que tu sois l'apparence, 
Pour réjouir un cœur qui fuit la vérité? 
Qu'importe ta bêtise ou ton indifférence? 
Masque ou décor, salut! J'adore ta beauté.

 

les fleurs du mal baudelaire

 

A Ernest Christophe  

 

Fière, autant qu'un vivant, de sa noble stature, 
Avec son gros bouquet, son mouchoir et ses gants, 
Elle a la nonchalance et la désinvolture 
D'une coquette maigre aux airs extravagants. 

Vit‐on jamais au bal une taille plus mince? 
Sa robe exagérée, en sa royale ampleur, 
S'écroule abondamment sur un pied sec que pince 
Un soulier pomponné, joli comme une fleur.

La ruche qui se joue au bord des clavicules, 
Comme un ruisseau lascif qui se frotte au rocher, 
Défend pudiquement des lazzi ridicules 
Les funèbres appas qu'elle tient à cacher.

Ses yeux profonds sont faits de vide et de ténèbres 
Et son crâne, de fleurs artistement coiffé, 
Oscille mollement sur ses frêles vertèbres. 
 ‐ Ô charme d'un néant follement attifé!

Aucuns t'appelleront une caricature, 
Qui ne comprennent pas, amants ivres de chair, 
L'élégance sans nom de l'humaine armature. 
Tu réponds, grand squelette, à mon goût le plus cher!

Viens‐tu troubler, avec ta puissante grimace, 
La fête de la Vie? ou quelque vieux désir, 
Eperonnant encor ta vivante carcasse, 
Te pousse‐t‐il, crédule, au sabbat du Plaisir?

Au chant des violons, aux flammes des bougies, 
Espères‐tu chasser ton cauchemar moqueur, 
Et viens‐tu demander au torrent des orgies 
De refraîchir l'enfer allumé dans ton coeur?

Inépuisable puits de sottise et de fautes! 
De l'antique douleur éternel alambic! 
A travers le treillis recourbé de tes côtes 
Je vois, errant encor, l'insatiable aspic.

Pour dire vrai, je crains que ta coquetterie 
Ne trouve pas un prix digne de ses efforts :
Qui, de ces coeurs mortels, entend la raillerie? 
Les charmes de l'horreur n'enivrent que les forts.

Le gouffre de tes yeux, plein d'horribles pensées, 
Exalte le vertige, et les danseurs prudents 
Ne contempleront pas sans d'amères nausées 
Le sourire éternel de tes trente‐deux dents.

Pourtant, qui n'a serré dans ses bras un squelette, 
Et qui ne s'est nourri des choses du tombeau? 
Qu'importé le parfum, l'habit ou la toilette? 
Qui fait le dégoûté montre qu'il se croit beau.

Bayadère sans nez, irrésistible gouge, 
Dis donc à ces danseurs qui font les offusqués : 
« Fiers mignons, malgré l'art des poudres et du rouge, 
Vous sentez tous la mort! Ô squelettes musqués,

Antinoüs flétris, dandys à face glabre, 
Cadavres vernissés, lovelaces chenus, 
Le branle universel de la danse macabre 
Vous entraîne en des lieux qui ne sont pas connus!

Des quais froids de la Seine aux bords brûlants du Gange, 
Le troupeau mortel saute et se pâme, sans voir 
Dans un trou du plafond la trompette de l'Ange 
Sinistrement béante ainsi qu'un tromblon noir.

En tout climat, sous ton soleil, la Mort t'admire 
En tes contorsions, risible Humanité, 
Et souvent, comme toi, se parfumant de myrrhe, 
Mêle son ironie à ton insanité! »    

les fleurs du mal baudelaire

 

Dans des fauteuils fanés des courtisanes vieilles, 
Pâles, le sourcil peint, l'œil câlin et fatal, 
Minaudant, et faisant de leurs maigres oreilles 
Tomber un cliquetis de pierre et de métal;

Autour des verts tapis des visages sans lèvre, 
Des lèvres sans couleur, des mâchoires sans dent, 
Et des doigts convulsés d'une infernale fièvre, 
Fouillant la poche vide ou le sein palpitant;

Sous de sales plafonds un rang de pâles lustres 
Et d'énormes quinquets projetant leurs lueurs 
Sur des fronts ténébreux de poètes illustres 
Qui viennent gaspiller leurs sanglantes sueurs :  

‐ Voilà le noir tableau qu'en un rêve nocturne 
Je vis se dérouler sous mon œil clairvoyant, 
Moi‐même, dans un coin de l'antre taciturne, 
Je me vis accoudé, froid, muet, enviant,

Enviant de ces gens la passion tenace, 
De ces vieilles putains la funèbre gaîté, 
Et tous gaillardement trafiquant à ma face, 
L'un de son vieil honneur, l'autre de sa beauté!

Et mon cœur s'effraya d'envier maint pauvre homme 
Courant avec ferveur à l'abîme béant, 
Et qui, soûl de son sang, préférerait en somme 
La douleur à la mort et l'enfer au néant!

 

les fleurs du mal baudelaire

 

Voici le soir charmant, ami du criminel; 
Il vient comme un complice, à pas de loup; le ciel 
Se ferme lentement comme une grande alcôve, 
Et l'homme impatient se change en bête fauve.

O soir, aimable soir, désiré par celui 
Dont les bras, sans mentir, peuvent dire :
Aujourd'hui  Nous avons travaillé! ‐ C'est le soir qui soulage 
Les esprits que dévore une douleur sauvage, 
Le savant obstiné dont le front s'alourdit, 
Et l'ouvrier courbé qui regagne son lit.

Cependant des démons malsains dans l'atmosphère 
S'éveillent lourdement, comme des gens d'affaire, 
Et cognent en volant les volets et l'auvent. 
A travers les lueurs que tourmente le vent 
La Prostitution s'allume dans les rues; 
Comme une fourmilière elle ouvre ses issues;

Partout elle se fraye un occulte chemin, 
Ainsi que l'ennemi qui tente un coup de main; 
Elle remue au sein de la cité de fange 
Comme un ver qui dérobe à l'Homme ce qu'il mange. 

On entend ça et là les cuisines siffler, 
Les théâtres glapir, les orchestres ronfler; 
Les tables d'hôte, dont le jeu fait les délices, 
S'emplissent de catins et d'escrocs, leurs complices, 
Et les voleurs, qui n'ont ni trêve ni merci, 
Vont bientôt commencer leur travail, eux aussi, 
Et forcer doucement les portes et les caisses 
Pour vivre quelques jours et vêtir leurs maîtresses.

Recueille‐toi, mon âme, en ce grave moment, 
Et ferme ton oreille à ce rugissement. 
C'est l'heure où les douleurs des malades s'aigrissent! 
La sombre Nuit les prend à la gorge; ils finissent 
Leur destinée et vont vers le gouffre commun; 
L'hôpital se remplit de leurs soupirs.
‐ Plus d'un  Ne viendra plus chercher la soupe parfumée, 
Au coin du feu, le soir, auprès d'une âme aimée.

Encore la plupart n'ont‐ils jamais connu 
La douceur du foyer et n'ont jamais vécu!

 

 les fleurs du mal baudelaire

 

 

I

Dans les planches d'anatomie 
Qui traînent sur ces quais poudreux 
Où maint livre cadavéreux 
Dort comme une antique momie, 
Dessins auxquels la gravité 
Et le savoir d'un vieil artiste, 
Bien que le sujet en soit triste, 
Ont communiqué la Beauté, 
On voit, ce qui rend plus complètes 
Ces mystérieuses horreurs, 
Bâchant comme des laboureurs, 
Des Ecorchés et des Squelettes.


 
II

De ce terrain que vous fouillez, 
Manants résignés et funèbres, 
De tout l'effort de vos vertèbres, 
Ou de vos muscles dépouillés, 
Dites, quelle moisson étrange, 
Forçats arrachés au charnier, 
Tirez‐vous, et de quel fermier 
Avez‐vous à remplir la grange? 
Voulez‐vous (d'un destin trop dur 
Epouvantable et clair emblème!) 
Montrer que dans la fosse même 
Le sommeil promis n'est pas sûr; 
Qu'envers nous le Néant est traître; 
Que tout, même la Mort, nous ment, 
Et que sempiternellement, 
Hélas! il nous faudra peut‐être 
Dans quelque pays inconnu 
Ecorcher la terre revêche 
Et pousser une lourde bêche 
Sous notre pied sanglant et nu?

les fleurs du mal baudelaire

 

La rue assourdissante autour de moi hurlait. 
Longue, mince, en grand deuil, douleur majestueuse, 
Une femme passa, d'une main fastueuse 
Soulevant, balançant le feston et l'ourlet;

Agile et noble, avec sa jambe de statue. 
Moi, je buvais, crispé comme un extravagant, 
Dans son œil, ciel livide où germe l'ouragan, 
La douceur qui fascine et le plaisir qui tue.

Un éclair... puis la nuit! ‐ Fugitive beauté 
Dont le regard m'a fait soudainement renaître, 
Ne te verrai‐je plus que dans l'éternité?

Ailleurs, bien loin d'ici! trop tard! jamais peut‐être! 
Car j'ignore où tu fuis, tu ne sais où je vais, 
O toi que j'eusse aimée, ô toi qui le savais!

 

les fleurs du mal baudelaire

 

Contemple‐les, mon âme; ils sont vraiment affreux! 
Pareils aux mannequins; vaguement ridicules; 
Terribles, singuliers comme les somnambules; 
Dardant on ne sait où leurs globes ténébreux.

Leurs yeux, d'où la divine étincelle est partie, 
Comme s'ils regardaient au loin, restent levés 
Au ciel; on ne les voit jamais vers les pavés 
Pencher rêveusement leur tête appesantie.

Ils traversent ainsi le noir illimité, 
Ce frère du silence éternel. O cité! 
Pendant qu'autour de nous tu chantes, ris et beugles,


Eprise du plaisir jusqu'à l'atrocité, 
Vois! je me traîne aussi! mais, plus qu'eux hébété, 
Je dis: Que cherchent‐ils au Ciel, tous ces aveugles? 

 

les fleurs du mal baudelaire

 

A Victor Hugo

 

I

Dans les plis sinueux des vieilles capitales, 
Où tout, même l'horreur, tourne aux enchantements, 
Je guette, obéissant à mes humeurs fatales, 
Des êtres singuliers, décrépits et charmants.

Ces monstres disloqués furent jadis des femmes, 
Eponine ou Laïs! ‐ Monstres brisés, bossus 
Ou tordus, aimons‐les! ce sont encor des âmes. 
Sous des jupons troués et sous de froids tissus

Ils rampent, flagellés par les bises iniques, 
Frémissant au fracas roulant des omnibus, 
Et serrant sur leur flanc, ainsi que des reliques, 
Un petit sac brodé de fleurs ou de rébus;

Ils trottent, tout pareils à des marionnettes; 
Se traînent, comme font les animaux blessés, 
Ou dansent, sans vouloir danser, pauvres sonnettes 
Où se pend un Démon sans pitié!

Tout cassés Qu'ils sont, ils ont des yeux perçants comme une vrille, 
Luisants comme ces trous où l'eau dort dans la nuit; 
Ils ont les yeux divins de la petite fille 
Qui s'étonne et qui rit à tout ce qui reluit.

 ‐ Avez‐vous observé que maints cercueils de vieilles 
Sont presque aussi petits que celui d'un enfant? 
La Mort savante met dans ces bières pareilles 
Un symbole d'un goût bizarre et captivant,

Et lorsque j'entrevois un fantôme débile 
Traversant de Paris le fourmillant tableau, 
Il me semble toujours que cet être fragile 
S'en va tout doucement vers un nouveau berceau;

A moins que, méditant sur la géométrie, 
Je ne cherche, à l'aspect de ces membres discords, 
Combien de fois il faut que l'ouvrier varie 
La forme de la boîte où l'on met tous ces corps.

‐ Ces yeux sont des puits faits d'un million de larmes, 
Des creusets qu'un métal refroidi pailleta... 
Ces yeux mystérieux ont d'invincibles charmes 
Pour celui que l'austère Infortune allaita!  

 

II

De l'ancien Frascati Vestale énamourée; 
Prêtresse de Thalie, hélas! dont le souffleur 
Défunt, seul, sait le nom; célèbre évaporée 
Que Tivoli jadis ombragea dans sa fleur,

Toutes m'enivrent! mais parmi ces êtres frêles 
Il en est qui, faisant de la douleur un miel, 
Ont dit au Dévouement qui leur prêtait ses ailes : 
« Hippogriffe puissant, mène‐moi jusqu'au ciel! »

L'une, par sa patrie au malheur exercée, 
L'autre, que son époux surchargea de douleurs, 
L'autre, par son enfant Madone transpercée, 
Toutes auraient pu faire un fleuve avec leurs pleurs!  

 

III

Ah! que j'en ai suivi, de ces petites vieilles! 
Une, entre autres, à l'heure où le soleil tombant 
Ensanglante le ciel de blessures vermeilles, 
Pensive, s'asseyait à l'écart sur un banc,

Pour entendre un de ces concerts, riches de cuivre, 
Dont les soldats parfois inondent nos jardins, 
Et qui, dans ces soirs dor où l'on se sent revivre, 
Versent quelque héroïsme au coeur des citadins.

Celle‐là droite encor, fière et sentant la règle, 
Humait avidement ce chant vif et guerrier; 
Son oeil parfois s'ouvrait comme l'oeil d'un vieil aigle; 
Son front de marbre avait l'air fait pour le laurier!

 

IV

Telles vous cheminez, stoïques et sans plaintes, 
A travers le chaos des vivantes cités, 
Mères au cœur saignant, courtisanes ou saintes, 
Dont autrefois les noms par tous étaient cités.

Vous qui fûtes la grâce ou qui fûtes la gloire, 
Nul ne vous reconnaît! un ivrogne incivil 
Vous insulte en passant d'un amour dérisoire; 
Sur vos talons gambade un enfant lâche et vil.

Honteuses d'exister, ombres ratatinées, 
Peureuses, le dos bas, vous côtoyer les murs, 
Et nul ne vous salue, étranges destinées! 
Débris d'humanité pour l'éternité mûrs!

Mais moi, moi qui de loin tendrement vous surveille, 
L'œil inquiet, fixé sur vos pas incertains, 
Tout comme si j'étais votre père, ô merveille! 
Je goûte à votre insu des plaisirs clandestins :

Je vois s'épanouir vos passions novices; 
Sombres ou lumineux, je vis vos jours perdus; 
Mon cœur multiplié jouit de tous vos vices! 
Mon âme resplendit de toutes vos vertus!

Ruines! ma famille! ô cerveaux congénères! 
Je vous fais chaque soir un solennel adieu! 
Où serez‐vous demain, Eves octogénaires, 
Sur qui pèse la griffe effroyable de Dieu?

 

les fleurs du mal baudelaire

 

A Victor Hugo

  

Fourmillante cité, cité pleine de rêves, 
Où le spectre en plein jour raccroche le passant! 
Les mystères partout coulent comme des sèves 
Dans les canaux étroits du colosse puissant. 

Un matin, cependant que dans la triste rue 
Les maisons, dont la brume allongeait la hauteur, 
Simulaient les deux quais d'une rivière accrue, 
Et que, décor semblable à l'âme de l'acteur,

Un brouillard sale et jaune inondait tout l'espace, 
Je suivais, roidissant mes nerfs comme un héros 
Et discutant avec mon âme déjà lasse, 
Le faubourg secoué par les lourds tombereaux.

Tout à coup, un vieillard dont les guenilles jaunes 
Imitaient la couleur de ce ciel pluvieux, 
Et dont l'aspect aurait fait pleuvoir les aumônes, 
Sans la méchanceté qui luisait dans ses yeux,
M'apparut. On eût dit sa prunelle trempée 
Dans le fiel; son regard aiguisait les frimas, 
Et sa barbe à longs poils, roide comme une épée, 
Se projetait, pareille à celle de Judas.

Il n'était pas voûté, mais cassé, son échine 
Faisant avec sa jambe un parfait angle droit, 
Si bien que son bâton, parachevant sa mine, 
Lui donnait la tournure et le pas maladroit
D'un quadrupède infirme ou d'un juif à trois pattes. 

Dans la neige et la boue il allait s'empêtrant, 
Comme s'il écrasait des morts sous ses savates, 
Hostile à l'univers plutôt qu'indifférent.

Son pareil le suivait : barbe, oeil, dos, bâton, loques, 
Nul trait ne distinguait, du même enfer venu, 
Ce jumeau centenaire, et ces spectres baroques
  Marchaient du même pas vers un but inconnu.

A quel complot infâme étais‐je donc en butte, 
Ou quel méchant hasard ainsi m'humiliait? 
Car je comptai sept fois, de minute en minute, 
Ce sinistre vieillard qui se multipliait!

Que celui‐là qui rit de mon inquiétude, 
Et qui n'est pas saisi d'un frisson fraternel 
Songe bien que malgré tant de décrépitude 
Ces sept monstres hideux avaient l'air éternel!

Aurais‐je, sans mourir, contemplé le huitième, 
Sosie inexorable, ironique et fatal, 
Dégoûtant Phénix, fils et père de lui‐même? 
 ‐ Mais je tournai le dos au cortège infernal.

Exaspéré comme un ivrogne qui voit double, 
Je rentrai, je fermai ma porte, épouvanté, 
Malade et morfondu, l'esprit fiévreux et trouble, 
Blessé par le mystère et par l'absurdité!

Vainement ma raison voulait prendre la barre; 
La tempête en jouant déroutait ses efforts, 
Et mon âme dansait, dansait, vieille gabarre 
Sans mâts, sur une mer monstrueuse et sans bords!