les fleurs du mal baudelaire

 

Quand, les deux yeux fermés, en un soir chaud d'automne, 
Je respire l'odeur de ton sein chaleureux, 
Je vois se dérouler des rivages heureux 
Qu'éblouissent les feux d'un soleil monotone;

Une île paresseuse où la nature donne 
Des arbres singuliers et des fruits savoureux; 
Des hommes dont le corps est mince et vigoureux, 
Et des femmes dont l'œil par sa franchise étonne.

Guidé par ton odeur vers de charmants climats, 
Je vois un port rempli de voiles et de mâts 
Encor tout fatigués par la vague marine,

Pendant que le parfum des verts tamariniers, 
Qui circule dans l'air et m'enfle la narine, 
Se mêle dans mon âme au chant des mariniers.

les fleurs du mal baudelaire

 

Hymne à la beauté Viens‐tu du ciel profond ou sors‐tu de l'abîme, 
Ô Beauté? Ton regard, infernal et divin, 
Verse confusément le bienfait et le crime, 
Et l'on peut pour cela te comparer au vin. 
Tu contiens dans ton œil le couchant et l'aurore;

Tu répands des parfums comme un soir orageux; 
Tes baisers sont un filtre et ta bouche une amphore 
Qui font le héros lâche et l'enfant courageux. 
Sors‐tu du gouffre noir ou descends‐tu des astres?

Le Destin charmé suit tes jupons comme un chien; 
Tu sèmes au hasard la joie et les désastres, 
Et tu gouvernes tout et ne réponds de rien.

Tu marches sur des morts. Beauté, dont tu te moques; 
De tes bijoux l'Horreur n'est pas le moins charmant, 
Et le Meurtre, parmi tes plus chères breloques, 
Sur ton ventre orgueilleux danse amoureusement.

L'éphémère ébloui vole vers toi, chandelle, 
Crépite, flambe et dit : Bénissons ce flambeau! 
L'amoureux pantelant incliné sur sa belle 
A l'air d'un moribond caressant son tombeau.

Que tu viennes du ciel ou de l'enfer, qu'importe, 
O Beauté! monstre énorme, effrayant, ingénu! 
Si ton œil, ton souris, ton pied, m'ouvrent la porte 
D'un infini que j'aime et n'ai jamais connu?

De Satan ou de Dieu, qu'importe? Ange ou Sirène, 
Qu'importé, si tu rends, ‐ fée aux yeux de velours, 
Rythme, parfum, lueur, ô mon unique reine ! 
L'univers moins hideux et les instants moins lourds?

les fleurs du mal baudelaire

 

allégorique dans le goût de la Renaissance
A Ernest Christophe, statuaire.  


Contemplons ce trésor de grâces florentines; 
Dans l'ondulation de ce corps musculeux 
L'Elégance et la Force abondent, sœurs divines. 
Cette femme, morceau vraiment miraculeux, 
Divinement robuste, adorablement mince, 
Est faite pour trôner sur des lits somptueux, 
Et charmer les loisirs d'un pontife ou d'un prince.

‐ Aussi, vois ce souris fin et voluptueux 
Où la Fatuité promène son extase; 
Ce long regard sournois, langoureux et moqueur; 
Ce visage mignard, tout encadré de gaze, 
Dont chaque trait nous dit avec un air vainqueur : 
« La Volupté m'appelle et l'Amour me couronne! »

A cet être doué de tant de majesté 
Vois quel charme excitant la gentillesse donne! 
Approchons, et tournons autour de sa beauté.

O blasphème de l'art! ô surprise fatale! 
La femme au corps divin, promettant le bonheur, 
Par le haut se termine en monstre bicéphale!

Mais non! Ce n'est qu'un masque, un décor suborneur, 
Ce visage éclairé d'une exquise grimace, 
Et, regarde, voici, crispée atrocement, 
La véritable tête, et la sincère face 
Renversée à l'abri de la face qui ment.   
‐ Pauvre grande beauté! le magnifique fleuve 
De tes pleurs aboutit dans mon coeur soucieux; 
Ton mensonge m'enivre, et mon âme s'abreuve 
Aux flots que la Douleur fait jaillir de tes yeux!

 ‐ Mais pourquoi pleure‐t‐elle? Elle, beauté parfaite 
Qui mettrait à ses pieds le genre humain vaincu, 
Quel mal mystérieux ronge son flanc d'athlète?  

‐ Elle pleure, insensé, parce qu'elle a vécu! 
Et parce qu'elle vit! Mais ce qu'elle déplore 
Surtout, ce qui la fait frémir jusqu'aux genoux, 
C'est que demain, hélas! il faudra vivre encore! 
Demain, après‐demain et toujours! ‐ comme nous!

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Du temps que la Nature en sa verve puissante 
Concevait chaque jour des enfants monstrueux, 
J'eusse aimé vivre auprès d'une jeune géante, 
Comme aux pieds d'une reine chat voluptueux. 

J'eusse aimé voir son corps fleurir avec son âme 
Et grandir librement dans ses terribles jeux; 
Deviner si son cœur couve une sombre flamme 
Aux humides brouillards qui nagent dans ses yeux;

Parcourir à loisir ses magnifiques formes; 
Ramper sur le versant de ses genoux énormes, 
Et parfois en été, quand les soleils malsains,

Lasse, la font s'étendre à travers la campagne, 
Dormir nonchalamment à l'ombre de ses seins, 
Comme un hameau paisible au pied d'une montagne.

les fleurs du mal baudelaire

 

Ce ne seront jamais ces beautés de vignettes, 
Produits avariés, nés d'un siècle vaurien, 
Ces pieds à brodequins, ces doigts à castagnettes, 
Qui sauront satisfaire un cœur comme le mien.

Je laisse, à Gavarni, poète des chloroses, 
Son troupeau gazouillant de beautés d'hôpital, 
Car je ne puis trouver parmi ces pâles roses 
Une fleur qui ressemble à mon rouge idéal.

Ce qu'il faut à ce cœur profond comme un abîme, 
C'est vous, Lady Macbeth, âme puissante au crime, 
Rêve d'Eschyle éclos au climat des autans;

Ou bien toi, grand Nuit, fille de Michel‐Ange, 
Qui tors paisiblement dans une pose étrange 
Tes appas façonnés aux bouches des Titans!

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Je suis belle, ô mortels! comme un rêve de pierre, 
Et mon sein, où chacun s'est meurtri tour à tour, 
Est fait pour inspirer au poète un amour 
Eternel et muet ainsi que la matière.

Je trône dans l'azur comme un sphinx incompris; 
J'unis un cœur de neige à la blancheur des cygnes; 
Je hais le mouvement qui déplace les lignes, 
Et jamais je ne pleure et jamais je ne ris.

Les poètes, devant mes grandes attitudes. 
Que j'ai l'air d'emprunter aux plus fiers monuments, 
Consumeront leurs jours en d'austères études;

Car j'ai, pour fasciner ces dociles amants, 
De purs miroirs qui font toutes choses plus belles : 
Mes yeux, mes larges yeux aux clartés éternelles!

les fleurs du mal baudelaire

 

En ces temps merveilleux où la Théologie 
Fleurit avec le plus de sève et d'énergie, 
On raconte qu'un jour un docteur des plus grands 
 ‐ Après avoir forcé les cœurs indifférents, 
Les avoir remués dans leurs profondeurs noires; 
Après avoir franchi vers les célestes gloires 
Des chemins singuliers à lui‐même inconnus, 
Où les purs Esprits seuls peut‐être étaient venus, 
 ‐ Comme un homme monté trop haut, pris de panique, 
S'écria, transporté d'un orgueil satanique : 
« Jésus, petit Jésus! je t'ai poussé bien haut! 
Mais, si j'avais voulu t'attaquer au défaut 
De l'armure, ta honte égalerait ta gloire, 
Et tu ne serais plus qu'un fœtus dérisoire! »

Immédiatement sa raison s'en alla. 
L'éclat de ce soleil d'un crêpe se voila; 
Tout le chaos roula dans cette intelligence, 
Temple autrefois vivant, plein d'ordre et d'opulence. 
Sous les plafonds duquel tant de pompe avait lui. 
Le silence et la nuit s'installèrent en lui, 
Comme dans un caveau dont la clef est perdue. 
Dès lors il fut semblable aux bêtes de la rue, 
Et, quand il s'en allait sans rien voir, à travers 
Les champs, sans distinguer les étés des hivers, 
Sale, inutile et laid comme une chose usée, 
Il faisait des enfants la joie et la risée.

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Quand don Juan descendit vers l'onde souterraine, 
Et lorsqu'il eut donné son obole à Charon, 
Un sombre mendiant, l'œil fier comme Antisthène, 
D'un bras vengeur et fort saisit chaque aviron.

Montrant leurs seins pendants et leurs robes ouvertes, 
Des femmes se tordaient sous le noir firmament, 
Et, comme un grand troupeau de victimes offertes, 
Derrière lui traînaient un long mugissement.

Sganarelle en riant lui réclamait ses gages, 
Tandis que don Luis avec un doigt tremblant 
Montrait à tous les morts errant sur les rivages 
Le fils audacieux qui railla son front blanc.

Frissonnant sous son deuil, la chaste et maigre Elvire, 
Près de l'époux perfide et qui fui son amant 
Semblait lui réclamer un suprême sourire 
Où brillât la douceur de son premier serment.

Tout droit dans son armure, un grand homme de pierre 
Se tenait à la barre et coupait le flot noir; 
Mais le calme héros, courbé sur sa rapière, 
Regardait le sillage et ne daignait rien voir.

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Homme libre, toujours tu chériras la mer! 
La mer est ton miroir; tu contemples ton âme 
Dans le déroulement infini de sa lame, 
Et ton esprit n'est pas un gouffre moins amer.

Tu te plais à plonger au sein de ton image; 
Tu l'embrasses des yeux et des bras, et ton cœur 
Se distrait quelquefois de sa propre rumeur 
Au bruit de cette plainte indomptable et sauvage.

Vous êtes tous les deux ténébreux et discrets, 
Homme, nul n'a sondé le fond de tes abîmes; 
Ô mer, nul ne connaît tes richesses intimes, 
Tant vous êtes jaloux de garder vos secrets!

Et cependant voilà des siècles innombrables 
Que vous vous combattez sans pitié ni remord, 
Tellement vous aimez le carnage et la mort, 
Ô lutteurs éternels, ô frères implacables!

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La tribu prophétique aux prunelles ardentes 
Hier s'est mise en route, emportant ses petits 
Sur son dos, ou livrant à leurs fiers appétits 
Le trésor toujours prêt des mamelles pendantes.

Les hommes vont à pied sous leurs armes luisantes 
Le long des chariots où les leurs sont blottis, 
Promenant sur le ciel des yeux appesantis 
Par le morne regret des chimères absentes.

Du fond de son réduit sablonneux, le grillon, 
Les regardant passer, redouble sa chanson; 
Cybèle, qui les aime, augmente ses verdures,

Fait couler le rocher et fleurir le désert 
Devant ces voyageurs, pour lesquels est ouvert 
L'empire familier des ténèbres futures.

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J'ai longtemps habité sous de vastes portiques 
Que les soleils marins teignaient de mille feux, 
Et que leurs grands piliers, droits et majestueux, 
Rendaient pareils, le soir, aux grottes basaltiques.

Les houles, en roulant les images des cieux, 
Mêlaient d'une façon solennelle et mystique 
Les tout‐puissants accords de leur riche musique 
Aux couleurs du couchant reflété par mes yeux.

C'est là que j'ai vécu dans les voluptés calmes, 
Au milieu de l'azur, des vagues, des splendeurs 
Et des esclaves nus, tout imprégnés d'odeurs,

Qui me rafraîchissaient le front avec des palmes, 
Et dont l'unique soin était d'approfondir 
Le secret douloureux qui me faisait languir.

les fleurs du mal baudelaire

 

Pour soulever un poids si lourd, 
Sisyphe, il faudrait ton courage! 
Bien qu'on ait du cœur à l'ouvrage, 
L'Art est long et le Temps est court.

Loin des sépultures célèbres, 
Vers un cimetière isolé, 
Mon cœur, comme un tambour voilé, 
Va battant des marches funèbres.

‐ Maint joyau dort enseveli 
Dans les ténèbres et l'oubli, 
Bien loin des pioches et des sondes;

Mainte fleur épanche à regret 
Son parfum doux comme un secret 
Dans les solitudes profondes.

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Ma jeunesse ne fut qu'un ténébreux orage, 
Traversé ça et là par de brillants soleils; 
Le tonnerre et la pluie ont fait un tel ravage 
Qu'il reste en mon jardin bien peu de fruits vermeils.

Voilà que j'ai touché l'automne des idées, 
Et qu'il faut employer la pelle et les râteaux 
Pour rassembler à neuf les terres inondées, 
Où l'eau creuse des trous grands comme des tombeaux.

Et qui sait si les fleurs nouvelles que je rêve 
Trouveront dans ce sol lavé comme une grève 
Le mystique aliment qui ferait leur vigueur?

‐ O douleur! ô douleur! Le Temps mange la vie, 
Et l'obscur Ennemi qui nous ronge le cœur 
Du sang que nous perdons croît et se fortifie!

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Les cloîtres anciens sur leurs grandes murailles 
Etalaient en tableaux la sainte Vérité, 
Dont l'effet, réchauffant les pieuses entrailles, 
Tempérait la froideur de leur austérité.

En ces temps où du Christ florissaient les semailles, 
Plus d'un illustre moine, aujourd'hui peu cité, 
Prenant pour atelier le champ des funérailles, 
Glorifiait la Mort avec simplicité.

‐ Mon âme est un tombeau que, mauvais cénobite, 
Depuis l'éternité je parcours et j'habite; 
Rien n'embellit les murs de ce cloître odieux.

Ô moine fainéant! quand saurai‐je donc faire 
Du spectacle vivant de ma triste misère 
Le travail de mes mains et l'amour de mes yeux?

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O Muse de mon coeur, amante des palais, 
Auras‐tu, quand Janvier lâchera ses Borées, 
Durant les noirs ennuis des neigeuses soirées, 
Un tison pour chauffer tes deux pieds violets? 
Ranimeras‐tu donc tes épaules marbrées 
Aux nocturnes rayons qui percent les volets? 
Sentant ta bourse à sec autant que ton palais, 
Récolteras‐tu l'or des voûtes azurées?

Il te faut, pour gagner ton pain de chaque soir, 
Comme un enfant de chœur, jouer de l'encensoir, 
Chantes des Te Deum auxquels tu ne crois guère,

Ou, saltimbanque à jeun, étaler les appas 
Et ton rire trempé de pleurs qu'on ne voit pas, 
Pour faire épanouir la rate du vulgaire.

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Ma pauvre muse, hélas! qu'as‐tu donc ce matin? 
Tes yeux creux sont peuplés de visions nocturnes, 
Et je vois tour à tour réfléchis sur ton teint 
La folie et l'horreur, froides et taciturnes. 
Le succube verdâtre et le rose lutin 
T'ont‐ils versé la peur et l'amour de leurs urnes? 
Le cauchemar, d'un poing despotique et mutin, 
T'a‐t‐il noyée au fond d'un fabuleux Minturnes?

Je voudrais qu'exhalant l'odeur de la santé 
Ton sein de pensers forts fût toujours fréquenté, 
Et que ton sang chrétien coulât à flots rythmiques,

Comme les sons nombreux des syllabes antiques, 
Où règnent tour à tour le père des chansons, 
Phoebus, et le grand Pan, le seigneur des moissons.

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Rubens, fleuve d'oubli, jardin de la paresse, 
Oreiller de chair fraîche où l'on ne peut aimer, 
Mais où la vie afflue et s'agite sans cesse, 
Comme l'air dans le ciel et la mer dans la mer;

Léonard de Vinci, miroir profond et sombre, 
Où des anges charmants, avec un doux souris 
Tout chargé de mystère, apparaissent à l'ombre 
Des glaciers et des pins qui ferment leur pays;

Rembrandt, triste hôpital tout rempli de murmures, 
Et d'un grand crucifix décoré seulement, 
Où la prière en pleurs s'exhale des ordures, 
Et d'un rayon d'hiver traversé brusquement;

Michel‐Ange, lieu vague où l'on voit des Hercules 
Se mêler à des Christ, et se lever tout droits 
Des fantômes puissants, qui dans les crépuscules 
Déchirent leur suaire en étirant leurs doigts;

Colères de boxeur, impudences de faune, 
Toi qui sus ramasser la beauté des goujats, 
Grand coeur gonflé d'orgueil, homme débile et jaune, 
Puget, mélancolique empereur des forçats;

Watteau, ce carnaval où bien des coeurs illustres, 
Comme des papillons, errent en flamboyant, 
Décors frais et légers éclairés par des lustres 
Qui versent la folie à ce bal tournoyant;

Goya, cauchemar plein de choses inconnues, 
De foetus qu'on fait cuire au milieu des sabbats, 
De vieilles au miroir et d'enfants toutes nues, 
Pour tenter les Démons ajustant bien leurs bas;

Delacroix, lac de sang hanté des mauvais anges, 
Ombragé par un bois de sapin toujours vert, 
Où, sous un ciel chagrin, des fanfares étranges 
Passent, comme un soupir étouffé de Weber;

Ces malédictions, ces blasphèmes, ces plaintes, 
Ces extases, ces cris, ces pleurs, ces Te Deum, 
Sont un écho redit par mille labyrinthes; 
C'est pour les coeurs mortels un divin opium.

C'est un cri répété par mille sentinelles, 
Un ordre renvoyé par mille porte‐voix; 
C'est un phare allumé sur mille citadelles, 
Un appel de chasseurs perdus dans les grands bois!

Car c'est vraiment, Seigneur, le meilleur témoignage 
Que nous puissions donner de notre dignité 
Que cet ardent sanglot qui roule d'âge en âge 
Et vient mourir au bord de votre éternité!

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J'aime le souvenir de ces époques nues, 
Dont Phoebus se plaisait à dorer les statues. 
Alors l'homme et la femme en leur agilité 
Jouissaient sans mensonge et sans anxiété, 
Et, le ciel amoureux leur caressant l'échine, 
Exerçaient la santé de leur noble machine. 
Cybèle alors, fertile en produits généreux, 
Ne trouvait point ses fils un poids trop onéreux, 
Mais, louve au cœur gonflé de tendresses communes, 
Abreuvait l'univers à ses tétines brunes. 
L'homme, élégant, robuste et fort, avait le droit 
D'être fier des beautés qui le nommaient leur roi; 
Fruits purs de tout outrage et vierges de gerçures, 
Dont la chair lisse et ferme appelait les morsures! 
Le Poète aujourd'hui, quand il veut concevoir 
Ces natives grandeurs, aux lieux où se font voir 
La nudité de l'homme et celle de la femme, 
Sent un froid ténébreux envelopper son âme 
Devant ce noir tableau plein d'épouvantement. 
O monstruosités pleurant leur vêtement! 
O ridicules troncs! torses dignes des masques! 
O pauvres corps tordus, maigres, ventrus ou flasques, 
Que le dieu de l'Utile, implacable et serein, 
Enfants, emmaillota dans ses langes d'airain! 
Et vous, femmes, hélas! pâles comme des cierges, 
Que ronge et que nourrit la débauche, et vous, vierges, 
Du vice maternel traînant l'hérédité 
Et toutes les hideurs de la fécondité!

Nous avons, il est vrai, nations corrompues, 
Aux peuples anciens des beautés inconnues : 
Des visages rongés par les chancres du coeur, 
Et comme qui dirait des beautés de langueur; 
Mais ces inventions de nos muses tardives 
N'empêcheront jamais les races maladives 
De rendre à la jeunesse un hommage profond, 
‐ A la sainte jeunesse, à l'air simple, au doux front, 
A l'oeil limpide et clair ainsi qu'une eau courante, 
Et qui va répandant sur tout, insouciante 
Comme l'azur du ciel, les oiseaux et les fleurs, 
Ses parfums, ses chansons et ses douces chaleurs!

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La Nature est un temple où de vivants piliers 
Laissent parfois sortir de confuses paroles; 
L'homme y passe à travers des forêts de symboles 
Qui l'observent avec des regards familiers.

Comme de longs échos qui de loin se confondent 
Dans une ténébreuse et profonde unité, 
Vaste comme la nuit et comme la clarté, 
Les parfums, les couleurs et les sons se répondent.

Il est des parfums frais comme des chairs d'enfants, 
Doux comme les hautbois, verts comme les prairies, 
‐ Et d'autres, corrompus, riches et triomphants,
Ayant l'expansion des choses infinies, 
Comme l'ambre, le musc, le benjoin et l'encens, 
Qui chantent les transports de l'esprit et des sens.

les fleurs du mal baudelaire

 

Au‐dessus des étangs, au‐dessus des vallées, 
Des montagnes, des bois, des nuages, des mers, 
Par delà le soleil, par delà les éthers, 
Par delà les confins des sphères étoilées,

Mon esprit, tu te meus avec agilité, 
Et, comme un bon nageur qui se pâme dans l'onde, 
Tu sillonnes gaîment l'immensité profonde 
Avec une indicible et mâle volupté.

Envole‐toi bien loin de ces miasmes morbides, 
Va te purifier dans l'air supérieur, 
Et bois, comme une pure et divine liqueur, 
Le feu clair qui remplit les espaces limpides.

Derrière les ennuis et les vastes chagrins 
Qui chargent de leur poids l'existence brumeuse, 
Heureux celui qui peut d'une aile vigoureuse 
S'élancer vers les champs lumineux et sereins!

Celui dont les pensers, comme des alouettes, 
Vers les cieux le matin prennent un libre essor, 
 ‐ Qui plane sur la vie et comprend sans effort 
Le langage des fleurs et des choses muettes!

les fleurs du mal baudelaire

 

Souvent, pour s'amuser, les hommes d'équipage 
Prennent des albatros, vastes oiseaux des mers, 
Qui suivent, indolents compagnons de voyage, 
Le navire glissant sur les gouffres amers.

A peine les ont‐ils déposés sur les planches, 
Que ces rois de l'azur, maladroits et honteux, 
Laissent piteusement leurs grandes ailes blanches 
Comme des avirons traîner à côté d'eux.

Ce voyageur ailé, comme il est gauche et veule! 
Lui, naguère si beau, qu'il est comique et laid! 
L'un agace son bec avec un brûle‐gueule, 
L'autre mime, en boitant, l'infirme qui volait!

Le Poète est semblable au prince des nuées 
Qui hante la tempête et se rit de l'archer; 
Exilé sur le sol au milieu des huées, 
Ses ailes de géant l'empêchent de marcher.    

 

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Lorsque, par un décret des puissances suprêmes, 
Le Poète apparaît en ce monde ennuyé, 
Sa mère épouvantée et pleine de blasphèmes 
Crispe ses poings vers Dieu, qui la prend en pitié :

« Ah! que n'ai‐je mis bas tout un nœud de vipères, 
Plutôt que de nourrir cette dérision! 
Maudite soit la nuit aux plaisirs éphémères 
Où mon ventre a conçu mon expiation!

« Puisque tu m'as choisie entre toutes les femmes 
Pour être le dégoût de mon triste mari, 
Et que je ne puis pas rejeter dans les flammes, 
Comme un billet d'amour, ce monstre rabougri,

« Je ferai rejaillir la haine qui m'accable 
Sur l'instrument maudit de tes méchancetés, 
Et je tordrai si bien cet arbre misérable, 
Qu'il ne pourra poussa ses boutons empestés! »

Elle ravale ainsi l'écume de sa haine, 
Et, ne comprenant pas les desseins éternels, 
Elle‐même prépare au fond de la Géhenne 
Les bûchers consacrés aux crimes maternels.

Pourtant, sous la tutelle invisible d'un Ange, 
L'Enfant déshérité s'enivre de soleil, 
Et dans tout ce qu'il boit et dans tout ce qu'il mange 
Retrouve l'ambroisie et le nectar vermeil.

Il joue avec le vent, cause avec le nuage 
Et s'enivre en chantant du chemin de la croix; 
Et l'Esprit qui le suit dans son pèlerinage 
Pleure de le voir gai comme un oiseau des bois.

Tous ceux qu'il veut aimer l'observent avec crainte, 
Ou bien, s'enhardissant de sa tranquillité, 
Cherchent à qui saura lui tirer une plainte, 
Et font sur lui l'essai de leur férocité.

Dans le pain et le vin destinés à sa bouche 
Ils mêlent de la cendre avec d'impurs crachats; 
Avec hypocrisie ils jettent ce qu'il touche, 
Et s'accusent d'avoir mis leurs pieds dans ses pas.

Sa femme va criant sur les places publiques : 
« Puisqu'il me trouve assez belle pour m'adorer, 
Je ferai le métier des idoles antiques, 
Et comme elles je veux me faire redorer;

« Et je me soûlerai de nard, d'encens, de myrrhe, 
De génuflexions, de viandes et de vins, 
Pour savoir si je puis dans un coeur qui m'admire 
Usurper en riant les hommages divins!

« Et, quand je m'ennuîrai de ces farces impies, 
Je poserai sur lui ma frêle et forte main; 
Et mes ongles, pareils aux ongles des harpies, 
Sauront jusqu'à son coeur se frayer un chemin.

« Comme un tout jeune oiseau qui tremble et qui palpite, 
J'arracherai ce coeur tout rouge de son sein, 
Et, pour rassasier ma bête favorite, 
Je le lui jetterai par terre avec dédain! »

Vers le Ciel, où son oeil voit un trône splendide, 
Le Poète serein lève ses bras pieux, 
Et les vastes éclairs de son esprit lucide 
Lui dérobent l'aspect des peuples furieux :

« Soyez béni, mon Dieu, qui donnez la souffrance 
Comme un divin remède à nos impuretés, 
Et comme la meilleure et la plus pure essence 
Qui prépare les forts aux saintes voluptés!

« Je sais que vous gardez une place au Poète 
Dans les rangs bienheureux des saintes Légions, 
Et que vous l'invitez à l'éternelle fête 
Des Trônes, des Vertus, des Dominations.

« Je sais que la douleur est la noblesse unique 
Où ne mordront jamais la terre et les enfers, 
Et qu'il faut pour tresser ma couronne mystique 
Imposer tous les temps et tous les univers.

« Mais les bijoux perdus de l'antique Palmyre, 
Les métaux inconnus, les perles de la mer,
Par votre main montés, ne pourraient pas suffire 
A ce beau diadème éblouissant et clair;

« Car il ne sera fait que de pure lumière, 
Puisée au foyer saint des rayons primitifs, 
Et dont les yeux mortels, dans leur splendeur entière, 
Ne sont que des miroirs obscurcis et plaintifs! »