les fleurs du mal baudelaire

 

Le Démon, dans ma chambre haute, 
Ce matin est venu me voir, 
Et, tâchant à me prendre en faute, 
Me dit : « Je voudrais bien savoir,

Parmi toutes les belles choses 
Dont est fait son enchantement, 
Parmi les objets noirs ou roses 
Qui composent son corps charmant,

Quel est le plus doux. » ‐ Ô mon âme! 
Tu répondis à l'Abhorré : 
« Puisqu'en elle tout est dictame, 
Rien ne peut être préféré.

Lorsque tout me ravit, j'ignore 
Si quelque chose me séduit. 
Elle éblouit comme l'Aurore 
Et console comme la Nuit;

Et l'harmonie est trop exquise, 
Qui gouverne tout son beau corps, 
Pour que l'impuissante analyse 
En note les nombreux accords.

Ô métamorphose mystique 
De tous mes sens fondus en un! 
Son haleine fait la musique, 
Comme sa voix fait le parfum! »

Que diras‐tu ce soir, pauvre âme solitaire, 
Que diras‐tu, mon cœur, cœur autrefois flétri, 
A la très belle, à la très bonne, à la très chère, 
Dont le regard divin t'a soudain refleuri?

 ‐ Nous mettrons noire orgueil à chanter ses louanges, 
Rien ne vaut la douceur de son autorité; 
Sa chair spirituelle a le parfum des Anges, 
Et son œil nous revêt d'un habit de clarté.

Que ce soit dans la nuit et dans la solitude. 
Que ce soit dans la rue et dans la multitude; 
Son fantôme dans l'air danse comme un flambeau.

Parfois il parle et dit : « Je suis belle, et j'ordonne 
Que pour l'amour de moi vous n'aimiez que le Beau. 
Je suis l'Ange gardien, la Muse et la Madone. »

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