les fleurs du mal baudelaire

 

 

LXXV. Spleen

Pluviôse, irrité contre la vie entière, 
De son urne à grands flots vers un froid ténébreux 
Aux pâles habitants du voisin cimetière 
Et la mortalité sur les faubourgs brumeux.

Mon chat sur le carreau cherchant une litière 
Agite sans repos son corps maigre et galeux; 
L'âme d'un vieux poète erre dans la gouttière 
Avec la triste voix d'un fantôme frileux.

Le bourdon se lamente, et la bûche enfumée 
Accompagne en fausset la pendule enrhumée, 
Cependant qu'en un jeu plein de sales parfums,

Héritage fatal d'une vieille hydropique, 
Le beau valet de cœur et la dame de pique 
Causent sinistrement de leurs amours défunts. 
J'ai plus de souvenirs que si j'avais mille ans.

Un gros meuble à tiroirs encombré de bilans, 
De vers, de billets doux, de procès, de romances, 
Avec de lourds cheveux roulés dans des quittances, 
Cache moins de secrets que mon triste cerveau.
C'est une pyramide, un immense caveau, 
Qui contient plus de morts que la fosse commune. 
 ‐ Je suis un cimetière abhorré de la lune, 
Où comme des remords se traînent de longs vers 
Qui s'acharnent toujours sur mes morts les plus chers. 
Je suis un vieux boudoir plein de roses fanées, 
Où gît tout un fouillis de modes surannées, 
Où les pastels plaintifs et les pâles Boucher, 
Seuls, respirent l'odeur d'un flacon débouché.

Rien n'égale en longueur les boiteuses journées, 
Quand sous les lourds flocons des neigeuses années 
L'ennui, fruit de la morne incuriosité, 
Prend les proportions de l'immortalité. 
 ‐ Désormais tu n'es plus, ô matière vivante! 
Qu'un granit entouré d'une vague épouvante, 
Assoupi dans le fond d'un Saharah brumeux! 
Un vieux sphinx ignoré du monde insoucieux, 
Oublié sur la carte, et dont l'humeur farouche 
Ne chante qu'aux rayons du soleil qui se couche.

Je suis comme le roi d'un pays pluvieux, 
Riche, mais impuissant, jeune et pourtant très vieux, 
Qui, de ses précepteurs méprisant les courbettes, 
S'ennuie avec ses chiens comme avec d'autres bêtes. 
Rien ne peut l'égayer, ni gibier, ni faucon, 
Ni son peuple mourant en face du balcon, 
Du bouffon favori la grotesque ballade 
Ne distrait plus le front de ce cruel malade; 
Son lit fleurdelisé se transforme en tombeau, 
Et les dames d'atour, pour qui tout prince est beau, 
Ne savent plus trouver d'impudique toilette 
Pour tirer un souris de ce jeune squelette. 
Le savant qui lui fait de l'or n'a jamais pu 
De son être extirper l'élément corrompu, 
Et dans ces bains de sang qui des Romains nous viennent 
Et dont sur leurs vieux jours les puissants se souviennent, 
Il n'a su réchauffer ce cadavre hébété 
Où coule au lieu de sang l'eau verte du Léthé.

Quand le ciel bas et lourd pèse comme un couvercle 
Sur l'esprit gémissant en proie aux longs ennuis,
Et que de l'horizon embrassant tout le cercle 
Il nous verse un jour noir plus triste que les nuits;

Quand la terre est changée en un cachot humide, 
Où l'Espérance, comme une chauve‐souris, 
S'en va battant les murs de son aile timide 
Et se cognant la tête à des plafonds pourris;

Quand la pluie étalant ses immenses traînées 
D'une vaste prison imite les barreaux, 
Et qu'un peuple muet d'infâmes araignées 
Vient tendre ses filets au fond de nos cerveaux,

Des cloches tout à coup sautent avec furie 
Et lancent vers le ciel un affreux hurlement, 
Ainsi que des esprits errants et sans patrie 
Qui se mettent à geindre opiniâtrement.  

‐ Et de longs corbillards, sans tambours ni musique, 
Défilent lentement dans mon âme; l'Espoir, 
Vaincu, pleure, et l'Angoisse atroce, despotique, 
Sur mon crâne incliné plante son drapeau noir.

 

LXXVI. Spleen   

J'ai plus de souvenirs que si j'avais mille ans.
Un gros meuble à tiroirs encombré de bilans, 
De vers, de billets doux, de procès, de romances, 
Avec de lourds cheveux roulés dans des quittances, 
Cache moins de secrets que mon triste cerveau. 

C'est une pyramide, un immense caveau, 
Qui contient plus de morts que la fosse commune. 
‐ Je suis un cimetière abhorré de la lune, 
Où comme des remords se traînent de longs vers 
Qui s'acharnent toujours sur mes morts les plus chers. 

Je suis un vieux boudoir plein de roses fanées, 
Où gît tout un fouillis de modes surannées, 
Où les pastels plaintifs et les pâles Boucher, 
Seuls, respirent l'odeur d'un flacon débouché.

Rien n'égale en longueur les boiteuses journées, 
Quand sous les lourds flocons des neigeuses années
L'ennui, fruit de la morne incuriosité, 
Prend les proportions de l'immortalité. 

‐ Désormais tu n'es plus, ô matière vivante! 
Qu'un granit entouré d'une vague épouvante, 
Assoupi dans le fond d'un Saharah brumeux; 

Un vieux sphinx ignoré du monde insoucieux, 
Oublié sur la carte, et dont l'humeur farouche 
Ne chante qu'aux rayons du soleil qui se couche.

 

LXXVII. Spleen  

Je suis comme le roi d'un pays pluvieux, 
Riche, mais impuissant, jeune et pourtant très vieux, 
Qui, de ses précepteurs méprisant les courbettes, 
S'ennuie avec ses chiens comme avec d'autres bêtes. 
Rien ne peut l'égayer, ni gibier, ni faucon, 
Ni son peuple mourant en face du balcon.

Du bouffon favori la grotesque ballade 
Ne distrait plus le front de ce cruel malade; 
Son lit fleurdelisé se transforme en tombeau, 
Et les dames d'atour, pour qui tout prince est beau, 
Ne savent plus trouver d'impudique toilette 
Pour tirer un souris de ce jeune squelette.

Le savant qui lui fait de l'or n'a jamais pu 
De son être extirper l'élément corrompu, 
Et dans ces bains de sang qui des Romains nous viennent, 
Et dont sur leurs vieux jours les puissants se souviennent, 
Il n'a su réchauffer ce cadavre hébété 
Où coule au lieu de sang l'eau verte du Léthé.

 

LXXVIII. Spleen    

Quand le ciel bas et lourd pèse comme un couvercle 
Sur l'esprit gémissant en proie aux longs ennuis, 
Et que de l'horizon embrassant tout le cercle 
Il nous verse un jour noir plus triste que les nuits; 
Quand la terre est changée en un cachot humide, 
Où l'Espérance, comme une chauve‐souris, 
S'en va battant les murs de son aile timide 
Et se cognant la tête à des plafonds pourris; 
Quand la pluie étalant ses immenses traînées 
D'une vaste prison imite les barreaux, 
Et qu'un peuple muet d'infâmes araignées 
Vient tendre ses filets au fond de nos cerveaux, 
Des cloches tout à coup sautent avec furie 
Et lancent vers le ciel un affreux hurlement, 
Ainsi que des esprits errants et sans patrie 
Qui se mettent à geindre opiniâtrement. 
‐ Et de longs corbillards, sans tambours ni musique, 
Défilent lentement dans mon âme; l'Espoir, 
Vaincu, pleure, et l'Angoisse atroce, despotique, 
Sur mon crâne incliné plante son drapeau noir.

 

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