les fleurs du mal baudelaire

 

Que m'importe que tu sois sage? 
Sois belle! et sois triste! Les pleurs 
Ajoutent un charme au visage, 
Comme le fleuve au paysage; 
L'orage rajeunit les fleurs.

Je t'aime surtout quand la joie 
S'enfuit de ton front terrassé; 
Quand ton cœur dans l'horreur se noie; 
Quand sur ton présent se déploie 
Le nuage affreux du passé.

Je t'aime quand ton grand œil verse 
Une eau chaude comme le sang; 
Quand, malgré ma main qui te berce, 
Ton angoisse, trop lourde, perce 
Comme un râle d'agonisant. 
J'aspire, volupté divine!

Hymne profond, délicieux! 
Tous les sanglots de ta poitrine, 
Et crois que ton cœur s'illumine 
Des perles que versent tes yeux!

Je sais que ton cœur, qui regorge 
De vieux amours déracinés, 
Flamboie encor comme une forge,
  Et que tu couves sous ta gorge 
Un peu de l'orgueil des damnés;

Mais tant, ma chère, que tes rêves 
N'auront pas reflété l'Enfer, 
Et qu'en un cauchemar sans trêves, 
Songeant de poisons et de glaives, 
Eprise de poudre et de fer,

N'ouvrant à chacun qu'avec crainte, 
Déchiffrant le malheur partout, 
Te convulsant quand l'heure tinte, 
Tu n'auras pas senti l'étreinte 
De l'irrésistible Dégoût,

Tu ne pourras, esclave reine 
Qui ne m'aimes qu'avec effroi, 
Dans l'horreur de la nuit malsaine 
Me dire, l'âme de cris pleine : 
« Je suis ton égale, ô mon Roi! »

 

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