les fleurs du mal baudelaire

 

Toi qui, comme un coup de couteau. 
Dans mon coeur plaintif est entrée; 
Toi qui, forte comme un troupeau 
De démons, vins, folle et parée, 
De mon esprit humilié 
Faire ton lit et ton domaine.  
 ‐ Infâme à qui je suis lié 
Comme le forçat à la chaîne,

Comme au jeu le joueur têtu, 
Comme à la bouteille l'ivrogne, 
Comme aux vermines la charogne,   
‐ Maudite, maudite sois‐tu!

J'ai prié le glaive rapide 
De conquérir ma liberté, 
Et j'ai dit au poison perfide 
De secourir ma lâcheté.

Hélas! le poison et le glaive 
M'ont pris en dédain et m'ont dit : 
« Tu n'es pas digne qu'on t'enlève 
A ton esclavage maudit,

Imbécile! ‐ de son empire 
Si nos efforts te délivraient, 
Tes baisers ressusciteraient 
Le cadavre de ton vampire! »

Une nuit que j'étais près d'une affreuse
Juive,  Comme au long d'un cadavre un cadavre étendu, 
Je me pris à songer près de ce corps vendu 
A la triste beauté dont mon désir se prive.

Je me représentai sa majesté native, 
Son regard de vigueur et de grâces armé,
Ses cheveux qui lui font un casque parfumé, 
Et dont le souvenir pour l'amour me ravive.

Car j'eusse avec ferveur baisé ton noble corps, 
Et depuis tes pieds frais jusqu'à tes noires tresses 
Déroulé le trésor des profondes caresses,

Si, quelque soir, d'un pleur obtenu sans effort 
Tu pouvais seulement, ô reine des cruelles, 
Obscurcir la splendeur de tes froides prunelles.

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