les fleurs du mal baudelaire

 

Qu'est‐ce que Dieu fait donc de ce flot d'anathèmes 
Qui monte tous les jours vers ses chers Séraphins? 
Comme un tyran gorgé de viande et de vins, 
Il s'endort au doux bruit de nos affreux blasphèmes. 
Les sanglots des martyrs et des suppliciés 
Sont une symphonie enivrante sans doute, 
Puisque, malgré le sang que leur volupté coûte, 
Les cieux ne s'en sont point encore rassasiés! 
‐ Ah! Jésus, souviens‐toi du Jardin des Olives! 
Dans ta simplicité tu priais à genoux 
Celui qui dans son ciel riait au bruit des clous 
Que d'ignobles bourreaux plantaient dans tes chairs vives, 
Lorsque tu vis cracher sur ta divinité 
La crapule du corps de garde et des cuisines, 
Et lorsque tu sentis s'enfoncer les épines 
Dans ton crâne où vivait l'immense Humanité; 
Quand de ton corps brisé la pesanteur horrible 
Allongeait tes deux bras distendus, que ton sang 
Et ta sueur coulaient de ton front pâlissant, 
Quand tu fus devant tous posé comme une cible 
Rêvais‐tu de ces jours si brillants et si beaux 
Où tu vins pour remplir l'éternelle promesse, 
Où tu foulais, monté sur une douce ânesse, 
Des chemins tout jonchés de fleurs et de rameaux, 
Où, le cœur tout gonflé d'espoir et de vaillance, 
Tu fouettais tous ces vils marchands à tour de bras, 
Où tu fus maître enfin? Le remords n'a‐t‐il pas 
Pénétré dans ton flanc plus avant que la lance? 
‐ Certes, je sortirai, quant à moi, satisfait 
D'un monde où l'action n'est pas la sœur du rêve; 
Puissé‐je user du glaive et périr par le glaive! 
Saint Pierre a renié Jésus... il a bien fait.

 

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